Arrêtez de vous plaindre !

6317 Allen Bari

Cet article, je l'écris dans l'esprit des 12 étapes. Oui, oui, les fameuses 12 étapes que doit suivre un alcoolique repenti pour s'en sortir sur le long-terme.

Comme au départ de chaque « chemin long et torturé », je fais le premier pas : la confession.

Je suis un râleur repenti (ou presque). J'étais au panthéon des pleurnicheurs.
Je me tapais la poitrine en dirigeant vers le ciel mes hurlements contre les terribles choses qui m'arrivaient à la table de poker.

« Monsieur », m'a-t-on un jour dit (avec un sourire maléfique), « avec le fromage que vous nous faites, vous ne voulez pas un peu de pain ? »

Après deux heures assis à attendre que mes fesses s’incrustent dans la chaise, j'en arrivais à montrer mes 8-3 ou J-2 à mon voisin de droite pour essayer de glaner un peu de compassion.

Deux heures de plus et j'étais en train de grommeler à propos de telle ou telle main que j'avais perdue.

Deux autres heures et là j'étais déprimé et ruiné.

Une faille ? Moi ?

J'ai commencé à changer il y a trois ou quatre ans (ces choses-là prennent du temps).

Un pote, joueur professionnel pendant des années, m'a pris à part et m'a dit : « Tu sais prof (le surnom qu'il me donnait à l'époque et que certains me donnent encore), il y a une énorme faille dans ton jeu. »

« Quoi ?! », ai-je répondu, « Une faille ? Moi ? »

Après m'être mordu la langue pendant 10 secondes pour essayer de ne rien de dire de méchant ou d'incisif, je ravale ma fierté et lui demande humblement ce qu'il veut dire.

3352 Phil Hellmuth
Imaginez combien de bracelets en plus s'il n'avait pas tout le temps fait la moue.
« Tu râles », m'a-t-il dit, « Il faut que t'arrêtes de te plaindre toutes les cinq minutes. Ca bouffe complètement ton jeu. »

En tant que joueur de poker relativement bon, je sais reconnaître une défaite quand j'en vois une, alors j'ai arrêté d'être sur la défensive et on est allé passer deux heures au bar le plus proche autour de quelques bières.

Et en tant que bon psychologue, j'ai ouvert bien grand mes oreilles et j'ai bu ses paroles.

Voilà donc ce que mon pote m'a expliqué :


1. Quand tu te plains, tu n'es plus aussi concentré sur le jeu
.

C'est une distraction et au final tu ne fais plus assez attention aux éléments importants du jeu.
Pendant que t'es occupé à montrer ta 503ème main pourrie à ton voisin de droite, tu ne remarques pas que le mec assis à deux sièges de toi sur la gauche relance exagérément pré-flop depuis un moment.

Et pourtant c'est quelque chose qu'il est très, très important de savoir pour déterminer de quel type de main tu as besoin et comment tu vas la jouer quand tu finiras par miser.


2. Râler à haute voix, c'est en informer tout le monde
.

Bon, clairement ce genre de manifestations n'est pas rare autour des tables de poker, mais on peut difficilement imaginer plus handicapant financièrement que de rouspéter continuellement.

Les autres joueurs le remarquent et te prennent pour cible. Et une fois qu'ils commencent, tu deviens une proie facile.

Les joueurs malins vont essayer de profiter de ton état. Ils vont jouer de manière plus agressive, en particulier avec un tableau lourd en tirages.

allen kessler 30186
Quand votre image à la table part aux toilettes.
Et comme tu t'es mis en mode « tout est contre moi », tu penseras qu'ils ont un super tirage lorsqu'ils misent sur ces mains et tu finiras par jeter une main gagnante.

Ils n'hésiteront pas non plus à jouer des mains plus risquées comme 7-5 ou Q-4 parce qu'ils savent que si ça marche, ça aura un impact plus important sur toi que sur les autres joueurs.

L'EV de ces mains a priori pas terribles augmente lorsqu'elles sont jouées contre toi, ton attitude pousse donc tes adversaires à t'attaquer.


3. A force de concentrer toute ton énergie sur les mains pourries que tu reçois, tu ne vois même pas que certaines pourraient s'avérer utiles dans certaines situations
.

Si tu joues au No-Limit Hold'em à bas enjeux (ce à quoi je joue en général), tu peux à l'occasion jouer des mains comme 9-7 en position tardive, ou relancer en début de parole avec un 5-5.

Mais si toute ton énergie psychique est passée à te plaindre du fait que tu ne reçois que des mains comme 9-7, tu vas manquer quelques opportunités qui ont une EV (espérance de gains) positive à long-terme.


4. En faisant ça, tu balances ton image de marque à la poubelle
.

Tu apparais comme un amateur et la moindre faiblesse dans ton jeu (autre que celle sur laquelle on s'attarde ici) est magnifiée.

Tes adversaires ne respectent plus aucun de tes choix de jeu et quand tu finis par avoir une bonne main et que tu mises en conséquence, tout le monde jette.

En bref, tu deviens le pire des joueurs : le « weak-tight » (serré faible).


5. En te plaignant constamment de ta malchance tu te conduis comme un exemple classique « d'individu impuissant ».


Il s'agit d'une condition bien connue en psychologie et qu'on appelle « l'impuissance apprise ».

C'est ce qui arrive lorsque quelqu'un, à force d'être battu encore et encore (que ce soit littéralement ou métaphoriquement), finit par penser que rien de ce qu'il puisse faire ne va améliorer la situation.

Une fois dans cet état, il devient très compliqué d'en sortir.

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Vous ne vous ferez pas d'amis et vous ne vous amuserez pas.

Se concentrer sur les mauvais côtés ne fait que rendre les choses d'autant plus difficiles à surmonter. Et c'est d'ailleurs vrai pour beaucoup d'autres choses dans la vie.


6. Tu n'auras pas beaucoup de potes, et tu ne t'amuseras pas.


Soyons clairs, la plupart d'entre nous ne sommes pas ici pour remporter notre loyer.

On est là pour faire un petit poker, profiter de notre temps libre avec quelques amis et s'amuser. Et c'est un peu difficile de s'amuser quand on passe son temps à râler.

Voilà en gros ce que m'a dit mon pote.

Sans être un expert en psychologie, il s'est avéré très intuitif dans ce domaine. Je lui suis très reconnaissant de m'avoir guidé sur le chemin de la guérison.

Allez, plus que 5 ou 6 étapes pour que je sois finalement complètement guéri...