Comment vous vider l'esprit et libérer votre "bande passante" poker

Optimized NWM Field 2015WSOP

Jared Tendler a brillé par son absence lors des 46è World Series of Poker. Mais alors, où était l’auteur de The Mental Game of Poker et grand maître du tilt pendant le plus grand événement de poker de l’année ?

Nous l’avons retrouvé peu après les WSOP pour avoir la réponse, et il en a profité pour nous expliquer ce qu’il fait pour progresser en tant que coach, son avis sur les médicaments censés booster la performance intellectuelle, les problèmes des joueurs et leur évolution dans le temps, et sa première année de paternité.


Jared, comment fais-tu pour continuer à progresser en tant que coach ?

J’analyse constamment mon travail, comme un joueur de poker qui joue toujours plus pour s’améliorer, mais pour le coaching. Je travaille sur un nouveau projet, donc je suis en train de revoir la structure de mon coaching individuel.

jared tendler et jamie gold
Les coachs s'améliorent comme vous le faites : par le travail.

Dans mes deux premiers livres, il y a énormément de contenu et une structure qui permet d’utiliser ce contenu dans le système que j’ai développé.

Ce n’est pas très éloigné de la psychologie cognitive, mais c’est un peu plus poussé en termes de résolution de problèmes. Pour moi, c’est la grande différence entre ce que je fais et la psychologie cognitive.

Les prochaines évolutions auront sûrement trait à l’expérience client. Comment se sent le client lorsqu’il participe à sa première session ? Comment vit-il ses huit sessions sur quatre mois ?

Plus j’arriverai à standardiser mon contenu autour de tous ces processus, plus je serai efficace. C’est très proche du travail que font les joueurs de poker.

J’analyse les réponses que je donne aux clients dans certains scénarios, et beaucoup de mes clients ont des enregistrements de nos sessions qu’ils peuvent ensuite réécouter et analyser.

C’est très important de pouvoir y revenir quelques jours plus tard, ça aide énormément. J’utilise aussi ces enregistrements pour évaluer mes techniques de coaching et voir ce qui fonctionne ou pas.

Est-ce que tu coacherais un joueur de 72 ans différemment d’un joueur de 21 ?

Aussi différemment que n’importe quels autres individus. J’ai coaché des jeunes de 21 ans avec une mémoire minable et des joueurs de plus de 50 ou 60 ans encore très vifs.

Comme au poker, il faut savoir lire la personne à laquelle vous avez affaire. C’est ce que j’essaye de faire, le mieux possible.

nootropics
Les nootropiques peuvent être utiles, mais ne peuvent tout résoudre.

Que penses-tu des nootropiques et autres médicaments censés booster l’activité intellectuelle ?

Je pense que beaucoup peuvent être utiles, mais qu’ils ne sont pas aussi révolutionnaires que les gens l’espèrent.

Selon moi, on ne se concentre pas assez sur la nécessité de se vider l’esprit de toutes les pensées parasites, notamment les souvenirs émotionnels.

Visualisez par exemple un ordinateur. Avant, il y avait la défragmentation, avec toutes les couleurs, qui permettait de condenser le disque dur pour le rendre plus efficace.

Les joueurs ont plein de souvenirs récurrents, comme une élimination d’il y a quelques années. Ces souvenirs consomment de la bande passante dans la partie consciente de votre mémoire.

La mémoire procédurale, ce sont tous ces comportements automatiques, ces compétences inconscientes, comme je les appelle. La mémoire peut sembler infinie, mais en réalité la mémoire à long terme est elle très limitée, stockée dans notre système émotionnel.

Si vous avez trop de souvenirs de ce type, cela limite forcément votre véritable présence et vous réagirez d’une certaine manière à certaines situations à cause de ces vieux souvenirs.

Vous reprenez ces habitudes en situation de stress, voilà ce qui arrive. Les nootropiques, je suis convaincu qu’ils sont utiles, mais ils ne peuvent pas combler ce genre de faiblesse.

Cette semaine, j’ai été frappé par la rancœur dans le monde du poker. Est-ce que c’est le genre de chose qui peut aussi “consommer de la bande passante”?

Oui, ça occupe forcément une bonne partie de leur esprit, et ce d’une manière subconsciente dont ils ne se rendront même pas compte.

hastingshubris
Il est possible de se libérer par le papier et le stylo.

Récemment, beaucoup de mes clients ont eu des problèmes avec leurs parents. Les pousser à se parler, à expliquer pourquoi ils jouaient au poker, à parler de ce qui s’est mal passé quand ils étaient enfants... A court terme, ça a fait pas mal de vagues, mais cela a été productif pour toutes les parties.

Il n’y a pas toujours besoin de faire cela en personne. On peut pardonner aux gens par lettre, par exemple. Si la volonté de vraiment avancer et de résoudre le problème est là, vous serez libéré.

C’est essentiel, la liberté. Les gens pensent qu’il leur suffit de décider que les gens sont des “cons” et qu’ils seront libres, mais c’est faux. Au contraire, cela crée des points de résistance qui se déclencheront dès que vous entendrez leur nom. Vous n’êtes pas libre puisqu’ils sont toujours là, tapis dans l’ombre.

Comment évoluent les joueurs et leurs problèmes ?

Je considère toujours les problèmes qu’on me présente par rapport au contenu que j’ai créé. Il y a de moins en moins de problèmes de tilt, et lorsqu’il y en a, il s’agit généralement de joueurs qui n’ont pas lu mon premier livre.

Je suis assez content de constater que la plupart des problèmes concernent quoi faire après avoir rencontré le succès, qu’il s’agisse de continuer le poker ou de changer de voie.

J’ai un client qui a rencontré énormément de succès avant le poker et énormément de succès dans le poker, mais qui se retrouve aujourd’hui confronté à des points de résistance dans sa vie personnelle. On ne peut pas se focaliser uniquement sur le poker, ça va bien au-delà de ça.

J’ai également eu un client qui essayait de gérer sa carrière mais qui s’était rendu compte qu’il avait des problèmes avec le tilt. La raison ? Il était stressé par son indécision quant à quel jeu ou quel site de poker choisir.

IMG0074
Les problèmes arrivent souvent après le succès.

Les choses changent mais les signes émotionnels restent les mêmes.

Y a-t-il une “success story” en particulier dont tu sois fier ?

Ce qui est intéressant, c’est que je suis rarement l’évolution des joueurs après avoir terminé de travailler avec eux. Il y a par exemple un gars que je n’avais pas vu depuis trois ans et dont j’ai eu des nouvelles récemment.

Je suis retourné voir le questionnaire qu’il avait rempli au début de nos sessions. A l’époque, il jouait à 50c/1$, et aujourd’hui il participe aux parties de Pot-Limit Omaha les plus relevées. Nous avons repris notre coaching récemment, c’est sympa.

Personnellement, je dirais que plus de 90% de mes clients m’ont apporté quelque chose. Au début, des grands noms m’approchaient et j’osais à peine leur adresser la parole.

Je me suis dit : “quel est le pire qui puisse arriver ?”

Je me suis rendu compte que personne ne pourrait briser ma carrière d’un claquement de doigt, mon coaching devait forcément être plus durable que cela.

Travailler avec Jorryt van Hoof l’année dernière, pour la table finale du Main Event des WSOP, était génial. J’ai eu beaucoup plus de clients après ça et ça m’a permis de confirmer beaucoup de mes théories pour mon deuxième livre, notamment sur la “zone”.

Dusty Schmidt a également joué un grand rôle en m’initiant au poker. Mais je recherche surtout la stabilité.

Les clients doivent souvent vouloir des solutions rapides et faciles. Comment éviter d’avoir peur qu’ils n’abandonnent trop vite et te donnent le sentiment de ne pas avoir réussi à les aider ?

IMG1766
"Il est impossible de savoir si une personne est prête jusqu’à ce qu’elle soit confrontée à l’épreuve."

Tout se règle avant qu’ils ne deviennent mes clients, ou pendant la première session. Je leur explique très clairement qu’il n’y a pas de remède miracle et qu’il faut parfois que les choses empirent avant de s’améliorer.

C’est pour ça qu’il faut vraiment se focaliser sur le client, sur ses attentes et sur ce qu’il vit.

Un joueur perfectionniste par exemple, il aura la même approche dans le coaching. C’est d’ailleurs très fréquent dans le poker.

Souvent, la première session se passera très bien et nous identifieront un problème de fond. Puis lors de la session suivante, il me dira : “j’ai toujours (toujours étant le mot clé) ce problème, mais tel ou tel domaine va mieux.” Le ton est négatif alors qu’il reconnaît avoir progressé.

C’est une preuve que leur perfectionnisme s’étend à la perception de leur progrès. Ce que je fais, c’est qu’à la fin de la première session, j’explique : “voilà ce qu’il va se passer lors de la deuxième session si tu ne changes pas d’approche en termes de reconnaissance de tes progrès”.

Il faut provoquer le changement à un niveau plus efficace. Il est impossible de savoir si une personne est prête jusqu’à ce qu’elle soit confrontée à l’épreuve. Alors il faut savoir être vulnérable, même si c’est effrayant.

Je me dis qu’à partir du moment où j’agis en toute bonne foi et que je trouve les points à risque, je fais mon boulot. J’ai déjà eu des clients que j’ai refusé parce que leurs problèmes étaient trop importants.

Je leur ai expliqué qu’ils avaient besoin d’un coaching spécialisé. Tant que je suis honnête et que je fais tout pour aider ceux que je suis qualifié pour aider, alors je fais de mon mieux.

Qu’est-ce qui t’a le plus choqué au cours de ta première année de paternité ?

Au risque de paraître niais, j’ai surtout été choqué de me rendre compte à quel point on peut aimer un autre être humain.

Par moments, surtout ici à New York, où tu as peur que certaines personnes soient dangereuses... l’instinct de défense est tellement fort dans ces moments-là, c’est incroyable.

jaredtendlerphotoslide
"Rechercher le bonheur n'est pas forcément la finalité."

Ma fille dort bien, a bon caractère et est très heureuse. Je travaille de chez moi donc je peux passer toutes mes pauses avec elle, c’est génial.

Corey et moi arrêtons tous les deux de travailler à 17h, nous passons environ 1h30 tous les trois avant qu’elle aille se coucher et que nous finissions notre journée.

En dehors de ça, peu de chocs. Peut-être que ça aurait été différent si j’avais été plus jeune ou que je n’avais pas eu de petite sœur.

Je n’avais jamais changé de couche auparavant, cela dit. C’était dur. Personne n’est prêt pour l’odeur du caca à une telle distance.

Est-ce que le fait d’être père a apporté quelque chose à ton coaching ?

Je dirais que mon humeur est bien meilleure, globalement. Avant, je passais mon jeudi entier avec elle. Quand Corey a repris le travail, sa mère la gardait deux jours, une nounou deux jours, et moi un jour.

C’est difficile. Les gens qui dénigrent les mères au foyer devraient essayer de faire leur boulot pendant une semaine. Vous n’avez pas le temps de penser, votre attention est entièrement concentrée sur ce petit être qui a tellement besoin de vous.

J’aime mon travail et toutes les opportunités qu’il m’offre. L’essentiel est de profiter de chaque moment avec elle, même s’ils sont limités.

Si c’était constant, peut-être que cela finirait par m’user. Je ne veux pas que cela arrive, c’est important pour moi qu’on ait la meilleure relation possible.

Si tu devais disparaître, quels sont les trois conseils que tu lui donnerais ?

Je lui dirais que la recherche du bonheur n’est pas forcément la finalité. Le bonheur est temporaire et il y a des choses beaucoup plus durables, épanouissantes et importantes que cela.

L’important, c’est le sens. De se pousser plus loin. On est souvent tenté par la facilité, que ce soit dans notre carrière, nos relations ou nos loisirs. Mais ce n’est pas toujours le meilleur choix.

Et puis je terminerais en lui expliquant l’importance de trouver quelqu’un qui l’aime et la traite comme elle mérite d’être aimée et traitée.


Autres articles de ou à propos de Jared Tendler :