Etude de Main : Une mauvaise main poussée trop loin

Gabriel Paul
Good call !

Nous analysons aujourd'hui pour vous une main disputée en heads-up lors des derniers WSOP, dans laquelle le joueur Gabriel Paul se retrouve (trop) embarqué avec une main pas très bonne.

Vous avez sans doute déjà entendu le terme pot-committed. En bon français celui-ci veut dire que vous êtes définitivement engagé dans le pot (selon la théorie). Si c'est une bonne nouvelle lorsque vous avez une grosse main, ça l'est moins quand vous n'avez rien.

Mais alors que faire si vous devez donc payer alors que votre main n'est justement pas très bonne, au risque de perdre ce qu'il reste de votre tapis ?

C'est la question que Gabriel Paul s'est posée dans ce coup, alors qu'il y avait un bracelet en jeu.

Du Flop à la River

Pour la première fois depuis plus de 30 ans, les WSOP avaient au programme un tournoi par équipes de 2 ou 3 joueurs (Event 61 - Tag Team event), et c'est dans celui-ci qu'a eu lieu cette main, à un moment crucial.

Dans cette finale, Doug Polk et Ryan Fee affrontaient une équipe de joueurs plutôt inconnus : Adam Greenberg, Neil Mittelman et Gabriel Paul.
Ce moment qui nous intéresse voyait donc se faire face Fee contre Paul.

Chacune des deux équipes était déjà assurée de se partager 95 000 $, mais il y avait encore 50 000 $ de plus à la gagne. Et bien sûr le tant désiré bracelet pour chacun des membres de l'équipe gagnante.

Gabriel Paul est derrière un tapis de 1,71 million de jetons, soit l'équivalent de 57 BB.
Ryan Fee est devant, avec 2,58 millions de jetons, soit 86 BB.
Les blindes sont à 15 000 / 30 000 avec un ante de 5 000.

Paul ouvre     et relance à 80 000. Fee sur-relance à 190 000.
Paul paye, et le pot est donc de 390 000 avec des tapis effectifs de 1,52 million (51 BB).

Sur le flop       Fee poursuit avec une mise de 275 000, et Paul paye à nouveau.
Nous avons donc à présent un pot de 940 000 et les tapis effectifs sont de 1,25 million.

La turn est le   , sur lequel Fee mise encore une fois. Paul ne compte pas lâcher sa main ici et suit.
Le pot atteint désormais 2,09 millions de jetons et les tapis effectifs ne sont plus que de 650 000.

La river est le   Fee met Paul à tapis. Ce dernier prend deux minutes de réflexion et paye finalement avec sa hauteur as. Avec pour résultat un double up à 3,4 millions, puisque Fee bluffait en effet complétement avec     !

Fee retombait alors à 29 BB, mais allait plus tard revenir dans la course, bien que son équipe allait ensuite donc s'incliner.

Revoyez donc d'abord cette main incroyable dans le vidéo ci-dessous :

Analyse

Quelle main ! Il y a ici vraiment plusieurs situations intéressantes qui méritent notre attention.

Paul reçoit as-10, qui est une très bonne main en heads-up. Une relance est donc le choix évident.
De l'autre côté de la table, Fee a ce que l'on appelle une poubelle, 5 et 2, même si assortis. Il décide cependant d'être créatif et de sur-relancer, faisant ainsi grossir le pot.

Gabriel Paul 2
"Moi peur ? Jamais."

Paul ne peut pas coucher une main de cette force, et suit.

Le flop est intéressant : J 8 6. Il apporte plusieurs tirages, et c'est aussi un flop qui touche plutôt bien l'éventail du joueur qui a payé.

Fee décide quand même de miser, et représente maintenant une très forte main, qui va sûrement continuer de miser les tours d'après.
A ce stade Fee doit aussi prévoir son plan pour la suite car il a déjà investi un tiers de son tapis effectif avec cette mise de continuation au flop.

Payer ou Relancer ?

Revenons-en à Gabriel Paul. Nous pouvons dire sans peur de nous tromper que son tirage pour la couleur max avec une overcard en plus ne peuvent aucunement le laisser envisager de coucher sa main ici.

Ses deux options sont donc de payer ou de relancer. Elles ont toutes deux des avantages.

En poussant son tapis, il pourrait par exemple faire coucher des mains meilleures que la sienne à ce stade, comme un 6 ou un 8.
En remportant le pot dès à présent il ajouterait déjà 30% à son stack.

Un call est aussi bon car il permet à Fee de rester en jeu avec son éventail complet jusqu'à la turn, un éventail qui contient beaucoup de bluffs.

Mais Paul doit lui aussi penser à un plan pour la suite. Son problème est le suivant : s'il ne touche rien à la turn, il devra ensuite abandonner sa main ou payer avec un tirage nu.

Les nerfs d'acier de Ryan Fee

La turn est le K ce qui est une plutôt bonne main pour l'éventail de Fee. Il ne nous contredit d'ailleurs pas puisqu'il opte pour une autre mise.

All In de Ryan Fee en bluff aux WSOP.
Poker face et nerfs d'acier.

Fee a dû penser qu'il y avait suffisamment de tirages dans l'éventail de Paul qu'il pouvait forcer à se coucher. En même temps il lance aussi un message fort à son adversaire. Ce message c'est : "Je vais faire tapis sur n'importe quelle river !"

Paul doit maintenant assumer les conséquences de son call au flop. Il a vu s'ajouter un tirage quinte par le ventre à son tirage couleur, mais il n'a toujours rien d'autre même pas donc une paire.

Si vous comptez les outs cela donne un nombre compris entre 12 et 18, ce qui équivaut à 25% d'équité - ce qui n'est pas suffisant pour justifier mathématiquement un call, à moins que vous ne pensiez que Fee n'a absolument rien.

Maintenant, un joueur agressif comme Fee a toujours de bonnes chances de bluffer. De ce fait un call peut se justifier, mais seulement si Paul compte TOUJOURS payer à la river.

Un bel exemple de "levelling"

Le J à la river ne change pas grand chose. Le joueur qui était devant avant l'est toujours.
Fee, cependant, mise encore dans ce pot à 2 millions contre un joueur à qui il ne reste que 650 000 soit 22 blindes.

Doug Polk et Ryan Fee
Un bluff manqué sans conséquence à l'arrivée pour le duo Polk-Fee.

C'est ici un joli exemple de "levelling" au poker, une tactique et une ligne sur plusieurs niveaux. Fee essaie de faire passer le message suivant : "Je mise en sachant que tu ne peux pas te coucher, ce qui te montre que je suis vraiment fort - es-tu bien sûr de ne pas vouloir sauver tes derniers jetons en te couchant ?"

Quelque part le message fait son office, Paul se trouvant à présent dans une mauvaise posture. Non seulement il perd face à n'importe quelle paire, mais il y a même des bluffs qui le battent.

Mais au bout du compte Paul doit quand même payer, car l'éventail de Fee n'a pas seulement des bluffs "réguliers", mais aussi quelques tirages manqués comme 9-7, Q-9, une ventrale ou même un tirage couleur plus faible.
De plus il n'y a seulement que quelques mains suffisamment fortes pour des sur-relances - comme un valet, un roi, des 8 ou des 6.

Bravo donc à Gabriel Paul pour avoir su garder ses nerfs. Il a certes quelque part eu à prendre sa décision dès la turn, mais ce call avec hauteur as reste très difficile à faire, surtout que le joueur ne jouait pas seulement pour lui mais aussi pour ses coéquipiers.

Conclusion

Ryan Fee aura essayé quatre fois de faire partir son adversaire, mais n'aura pas réussi à induire un fold.
De l'autre côté de la table, Gabriel Paul aura donc payé avec de bonnes combinaisons de tirages, jusqu'à se retrouver "committed" à la river, sur laquelle il ne pouvait plus se coucher.

Pour l'anecdote vous pouvez retrouver certains des joueurs de cette finale parler de cette main un peu dingue sur notre page des résultats et autres informations sur ce tournoi 61.