Heads-up de légende des WSOP : Greg Raymer vs David Williams

Raymer Williams wsop

Pour notre nouvel épisode sur les heads-up légendaires qui ont fait l'histoire du Main Event des WSOP, nous revenons aujourd'hui sur celui de 2004 entre le futur champion Greg Raymer, et David Williams. Les deux protagonistes racontent.

Fin mai 2004.

Les WSOP viennent encore une fois de battre tous les records pour le Main Event, grâce à la victoire de Moneymaker l’année précédente.

Le Main Event 2004 a attiré 2 576 joueurs, soit plus du triple de l’année précédente. Le poker avait changé, les sites de poker en ligne et les sponsors avaient envahi le Binion’s Horseshoe.

Le tournoi historique était en pleine mutation grâce à l’avènement du poker online, qui n’atteindra son apogée qu’en 2006. Twitter n’existe même pas encore et l’événement n’est encore pas parfaitement couvert par les médias.

La table finale vient d’être installée et l’avocat spécialiste des brevets Greg « Fossilman » Raymer est en tête, de très loin, avec 8,2 millions de jetons. Pendant ce temps-là, le jeune David Williams, 21 ans et connu pour ses performances sur le Magic: The Gathering Pro Tour, est dans le peloton de queue avec 1,5 million de jetons.

Le vainqueur du Main Event des WSOP 2004 remportera 5 millions de dollars et sa place dans l’histoire du poker. Plus de dix ans après, nous avons retrouvé Raymer et Williams pour évoquer cette finale avec eux.

Le contexte

En arrivant en table finale du Main Event des WSOP 2004, Raymer avait manifestement tout à perdre.

Greg Raymer 2004
Greg Raymer a semblé inarrêtable dans ce Main Event 2004.

Il avait excellemment joué tout le tournoi, avec un peu de chance en sus ; une combinaison gagnante.

Un autre amateur, Matt Dean était en deuxième position avec 4,9 millions de jetons. Plus redouté, Josh Arieh était en troisième position avec 3,2 millions.

Mais l’un des plus attendus était Dan Harrington. Il enchaînait en effet sa deuxième table finale consécutive, après sa troisième place au Main Event 2003. Sans compter une victoire en 1995.
Avec 2,2 millions, il était dans la moyenne.

Glen Hughes (2 275 000 jetons), Al Krux (1 305 000 jetons), Mike McClain (885 000 jetons) et Mattias Anderson (740 000 jetons) composaient le reste de la table finale.

Comme prévu, Raymer a pris les commandes de la table et a sorti plusieurs joueurs, tout en faisant encore plus gonfler son (déjà énorme) stack.

En parallèle, Williams semblait éviter de jouer conte Raymer, gérant son petit stack et réussissant finalement à doubler son petit pactole contre Josh Arieh.

Mais ce n’est qu’après avoir sorti Dean et Harrington que Williams est devenu un concurrent sérieux pour la victoire. De son côté, Raymer avait sorti Arieh. Le heads-up pouvait commencer.

Le match

Raymer avait deux fois plus de jetons que Williams au démarrage du heads-up. Le point en chiffres :

  • Greg Raymer — 17 125 000 (171 bb)
  • David Williams — 8 240 000 (82 bb)

Blindes : 50 000/100 000

David Williams et Greg Raymer n’avaient quasi-pas joué l’un contre l’autre. Raymer a même déclaré n’avoir joué aucune main contre Williams jusqu’à la table finale et le connaître très peu.

raymer vs williams
Raymer et Williams n'avaient que peu joué l'un contre l'autre.

« Nous n’avions jamais été à la même table jusque-là », explique-t-il. « Il jouait de manière très serrée jusqu’au heads-up, il se couchait souvent avant le flop.

Je n’avais pas grand-chose à me mettre sous la dent en termes d’informations. »

Quant à Williams, il était à peu près dans la même position :

« Je n’ai jamais été à sa table jusqu’à la table finale. C’était bizarre. Je savais qu’il était en tête du tournoi, mais je n’avais aucune idée de son jeu. »

De plus, les deux joueurs se sont très peu retrouvés opposés durant la table finale. Williams a d’ailleurs admis que c’était en partie stratégique.

« Je ne voulais éviter personne en particulier, mais je jouais très serré pour essayer de grappiller quelques places. »

Après avoir éliminé Josh Arieh, Raymer débutait le heads-up en pleine confiance.

« Je savais que Josh aurait été un adversaire redoutable.

J’étais à sa table depuis plusieurs jours, et c’était un joueur très difficile à manœuvrer, agressif et très bon en lecture. »

Finalement, le heads-up ne dura que sept mains.

« Tout s’est passé très vite », confirme Williams.

« C’était différent à l’époque. Il n’y avait pas de pause ni de grosse présentation. Josh a perdu, ils ont sorti l’argent et ont commencé à distribuer les cartes. Je n’ai pas eu le temps de vraiment me rendre compte de ce qu’il se passait. Je savais que j’étais loin derrière en termes de jetons et que j’aurais besoin de chance pour gagner. »

Williams réussit à récupérer quelques grosses blinds avec K-7 sur un flop pauvre, sur lequel Raymer se couchait avec Q-J.

Puis l’histoire s’est mise en marche :

Raymer a remporté le tournoi pour 5 millions de dollars, pendant que Williams « se contentait » de 3,5 millions.

Analyse de la main - Raymer

Raymer a partagé avec nous son analyse de la dernière main, expliquant notamment pourquoi il n’avait pas relancé avec les huit avant le flop :

« Une paire de huit est une très bonne main en heads-up. En général, n’importe quelle paire peut aller jusqu’à la river, que vous l’ayez en mains ou avec le tableau.

Quand David relance son bouton, 8-8 aurait pu me pousser à 3-bet. Mais compte tenu de là où en était le tournoi, je me suis dit que je pourrais prendre l’avantage après le flop. En ne faisant que suivre, j’ai brouillé les cartes. Le flop était parfait pour moi, 2-4-5 avec deux carreaux.

C’est rare qu’il n’y ait pas de cartes au-dessus de cette paire, donc là je ne pouvais pas espérer mieux, sauf si un huit était sorti. Cela étant dit, ma main restait très vulnérable : n’importe quelle carte au-dessus de huit au turn ou à la river (de 9 à A) peut permettre à David de prendre la tête. En plus, les deux carreaux ouvrent la possibilité d’une couleur.

J’ai checké au flop, avec l’intention de relancer. Et là David suit ma relance, instantanément. Là, ça devient improbable qu’il ait une grosse paire, même si techniquement cela reste probable. Je le vois plus avec une main avec une paire : 2-x, 4-x, 5-x, 3-3 ou 6-6, ou deux carreaux, ou deux grosses cartes (A-10, K-Q, etc.) qu’il ne veut pas lâcher trop tôt.

Mais comme je l’ai dit, à part un huit, cette turn est parfaite. Un autre 2. Il peut avoir un brelan, mais je n’y crois pas. Donc je fais un value bet pour qu’il se couche ou me paye.
Encore une fois, il suit instantanément. J’ai peur qu’il ait une quinte au flop, mais ça reste plus probable qu’il ait 4-x, 5-x, 3-3, un tirage couleur ou deux très bonnes cartes (A-K, peut-être A-Q, les autres mains n’auraient pas tenu jusque-là).

La river est encore la meilleure carte pour moi, un autre 2. S’il a une suite, je viens d’avoir un gros coup de chance. S’il a 2-x, 4-4 ou 5-5, j’avais de toute façon déjà perdu. »

Analyse de la main - Williams

De son côté, Williams admet qu’il manquait d’expérience à l’entrée de ce heads-up :

« Je n’ai pas vraiment eu le temps d’établir un plan de jeu et je n’avais jamais fait de heads-up. Je n’avais aucune expérience et je ne savais pas comment m’y prendre.

Je pensais qu’il avait Q-J ou K-J. Je pensais qu’il aurait fait un 3-bet avec une paire, donc je supposais qu’il ne pouvait me battre qu’avec une suite ou un 5. Je ne le voyais pas du tout avec A-3 ou 3-6, ou un 5, donc je ne pensais pas avoir perdu. Je m’étais fait mon idée au flop, et le turn et la river n’ont pas changé grand-chose, si ce n’est que je pouvais aussi battre une suite. On m’avait dit qu’il était très agressif, donc je supposais qu’il avait beaucoup bluffé pour faire grossir son stack. »

La river

Quand on a demandé à Raymer s’il avait des regrets sur ce heads-up, il a expliqué que son shove à la river aurait vraiment pu être une erreur.

« Avant même que j’aie le temps de regarder David, il avait déjà annoncé « call » et retourné ses cartes.

Pour avoir suivi aussi vite, je pensais que j’avais perdu, qu’il avait 2-x, 4-4 ou 5-5. J’ai mis quelques secondes à me rendre compte qu’il avait posé A-4, pour un full de 2 par les 4, et que j’avais gagné avec un full de 2 par les 8. J’ai retourné ma main, j’ai levé les bras et j’ai hurlé.

J’ai ensuite laissé tomber mes lunettes sur la table, et j’ai réalisé que David devait se sentir très mal. Je suis allé lui serrer la main et le féliciter pour son parcours. Puis je me suis rendu compte que ma femme, mon père et d’autres membres de ma famille, ainsi que des amis, étaient dans le public, donc je suis allé embrasser ma femme.

Elle pleurait, donc finalement ce n’était pas plus mal que j’aie mis un peu de temps à la rejoindre. L’organisation avait prévenu mon entourage que si je gagnais, ils pourraient passer la barrière et me rejoindre. Mais quand mon père a voulu laisser passer Cheryl, elle était près de s’évanouir. Ces quelques secondes passées à parler à David lui ont laissé le temps de se remettre un peu.
Encore aujourd’hui, j’ai du mal à parler de tout ça sans avoir les larmes aux yeux de la revoir en train de pleurer et nous embrasser.

Mon père est décédé l’année derrière, il avait un cancer, donc je suis aussi très ému pour ça. Je suis tellement heureux qu’il ait pu être là pour voir son fils remporter le championnat du monde. Ça voulait dire beaucoup. »

Du côté de Williams :

« J’étais démoli d’être passé si près d’une énorme performance, mais finalement j’étais plutôt satisfait. Je suis arrivé jusqu’au heads-up grâce à mon instinct, et c’est ce que j’ai continué à faire. »

Raymer et Williams ne se sont pas beaucoup croisés depuis ce heads-up, mais Raymer a encore quelque chose à dire sur cette dernière main.

« Je ne vois pas souvent David et on n’a jamais beaucoup parlé de cette main. Beaucoup ont critiqué sa décision de suivre, mais personnellement je ne crois pas que c’ait été une erreur, ou en tout cas pas une grosse erreur. Avec deux carreaux au flop, mon range inclut surtout des mains avec deux carreaux plus fortes. Même si je ne bluffe pas toujours avec ces mains, je le ferais si je pensais que mon adversaire se coucherait. Cette main aurait aussi bien pu se terminer avec son full qui bat mes trois 2, avec quelques cartes plus fortes sur le tableau.

À mon avis, sa seule erreur c’est d’avoir suivi si vite. C’était un moment tellement crucial, une décision tellement importante... Pourquoi ne pas prendre quelques secondes de plus pour s’assurer d’être satisfait de son choix ? »

L’héritage

Grâce à cette victoire dans le Main Event des WSOP, Greg Raymer décrocha un long contrat avec PokerStars où, aux côtés de Joe Hachem et Chris Moneymaker, il est venu compléter une triplette de champions du monde.

Greg Raymer
Greg Raymer

Raymer a assuré la promotion du poker dans le monde entier, tout en faisant campagne pour la légalisation du poker en ligne aux États-Unis.

Excellent joueur, Raymer ajouta 2,5 millions à son total de gains en tournois, avec notamment une 25è place au Main Event des WSOP 2005, en tant que champion en titre.

Depuis quelques années, il organise des sessions d’entraînement et rencontre beaucoup de succès sur le Heartland Poker Tour.

De tous les changements survenus aux WSOP depuis 10 ans, Raymer estime que le plus grand est la qualité des joueurs.

« Aujourd’hui, le niveau est beaucoup plus élevé qu’à l’époque », affirme-t-il.

« Un joueur du Main Event de cette année qui serait en haut du plus mauvais quartile (soit meilleur qu’environ 25 % des joueurs présents, mais pas plus), il ferait probablement partie des meilleurs 10 % en 2004. Ou pas loin.

Les meilleurs joueurs actuels sont aussi meilleurs qu’à l’époque, mais la vraie différence c’est le niveau des plus mauvais. »

Williams est d’accord :

« C’est le talent des joueurs, oui. En 2004, un joueur moyen faisait rarement de 3-bet et JAMAIS de 4-bet. Je relançais et je bluffais tout le temps, les joueurs n’en avaient pas l’habitude. Aujourd’hui, ça ne fonctionnerait absolument pas. »

David Williams a mené une très belle carrière lui aussi. Depuis sa place de finaliste en 2004, il a remporté 5,1 millions, soit plus que ce que la première place lui aurait rapporté.

David Williams
David Williams

Et en 2006, Williams remporta finalement son premier bracelet WSOP à l’occasion d’un tournoi de Seven-Card à 1 500 $. En 2010, il signait le deuxième meilleur résultat de sa carrière avec une victoire au World Championship du WPT pour 1,5 million.

Williams compte désormais 8,6 millions de dollars de gains en tournois, soit plus que Raymer. Il estime d’ailleurs que cette deuxième place pourrait même lui avoir donné un regain de motivation pour réussir dans le poker.

« Je suis heureux de ma carrière, et je pense que cette défaite face à Greg m’a encore plus donné envie de gagner un gros titre. »

Williams a joué sous les couleurs de PokerStars pendant de nombreuses années. Il fait toujours quelques apparitions sur le Magic: The Gathering Pro Tour.

Et puis récemment, Williams a également participé à la septième édition de MasterChef. Gordon Ramsay l’a décrit comme un « sacré chef », ce qui n’est pas rien.


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