Kara Scott : « En dehors du boulot je suis très timide. »

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Figure emblématique du poker télévisé et personnalité appréciée de tous, Kara Scott nous parle de tout ce qui fait son métier de présentatrice, entre qualités requises, anecdotes, meilleurs et pires moments, mais aussi de la place des femmes dans le poker.



Kara, qu’est-ce qui est le plus intéressant dans ton travail de présentatrice télé ?

C'est drôle, j'ai justement écrit quelque chose là-dessus que je n'ai pas encore publié. Pour moi, le plus intéressant c'est de pouvoir discuter avec les joueurs lambda.

J'adore interviewer les professionnels aussi, mais c'est vraiment génial d'entendre les histoires qu'ont à raconter les autres joueurs. C'est toujours très intéressant de voir comment chacun en est venu au poker ou quelles sont leurs autres passions.

C'est pour ça que j'aime parler aux joueurs en général, j'adore les histoires. C'est ce qui m'intéresse vraiment.

En fait ce que tu aimes c'est d'apprendre à connaître les gens ?

Oui, j'adore ça. J'ai grandi dans un tout petit village, je lisais beaucoup. J'ai toujours été fascinée par les histoires des gens, mais il n'y avait pas grand monde pour m'en raconter à l'époque.

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"Ce que j'aime c'est apprendre à connaître les gens."

Heureusement, grâce au poker je peux rencontrer des gens du monde entier. On pourrait croire que dans un milieu aussi restreint que celui du poker il y a une certaine homogénéité. Dans une certaine mesure c'est le cas, mais il y a énormément de diversité. J'adore ça.

Est-ce que tu penses que c'est cette curiosité naturelle et ton côté très social et avenant qui font que tu fais très bien ton travail ?

C'est drôle que tu me dises ça, parce que je me vois plutôt comme quelqu'un d'assez introverti : je suis très timide en dehors du boulot. C'est aussi pour ça que mon boulot est génial : il me permet d'interagir avec énormément de gens, ce que je ne ferais peut-être pas autrement puisque j'ai tendance à être assez timide, comme tout le monde.

Je pense que c'est ma curiosité qui fait que je fais, j'espère, bien mon boulot. J'ai vraiment envie d'entendre ce que les gens vont répondre à mes questions, je veux savoir ce qu'ils ont fait, je veux comprendre pourquoi ils l'ont fait, pourquoi ils participent à ce tournoi, ce qu'en pense leur famille, etc. C'est de la curiosité pure !

D'autant que c'est parfois un peu ennuyeux de ne parler que de l'aspect purement poker.

Exactement ! Surtout à la télévision, parce que la plupart du temps on vient juste de voir leurs mains. J'essaye d'expliquer aux joueurs qu'ils n'ont pas besoin de décrire ce qu'il vient de se passer, je préfère savoir pourquoi ça s'est passé.

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"Les interviews c'est encore plus d'adrénaline que le poker, mais j'aime cette pression."

Mais justement les joueurs de poker ont parfois vite tendance à disserter sur leurs mains, leurs mises, etc. Comment fais-tu pour les arrêter ?

Je ne le fais pas ! C'est pour ça que mes interviews sont si longues ! Je les laisse en parler et une fois qu'ils ont fini je leur pose les questions qui m'intéressent.

J'ai récemment interviewé une de tes homologues françaises, Estelle Denis, qui nous disait que la montée d'adrénaline qu'elle ressent devant une caméra ressemble beaucoup à celle qu'elle ressent à la table de poker.

C'est vrai, surtout quand c'est en direct comme les WSOP sur ESPN.

Pour moi, c'est même plus fort que le poker, parce que tellement de choses peuvent mal se passer ! Peut-être que quelqu'un va être vulgaire, peut-être que quelqu'un n'aimera pas mes questions, ou peut-être qu'un joueur essaiera d'être drôle, ce qui est plutôt une bonne chose mais qui peut aussi être risqué.
En fait, tu ne sais jamais vraiment ce qu'il va se passer, et c'est ça que j'aime. J'aime cette pression permanente.

Honnêtement, je ne pense pas qu'on puisse faire du bon boulot sans cette adrénaline. J'espère que je continuerai longtemps à la ressentir.

Est-ce que tu vois d'autres points communs entre le métier de présentateur/trice et le poker ?

Je pense que dans les deux cas il faut savoir garder son sang-froid et réfléchir très vite. Bien sûr, quand tu joues pour un pot énorme, il faut penser à ce qui va arriver, mais il faut aussi se concentrer sur le moment présent, analyser la main en direct, ce que tu fais, ce que font les autres, etc.

C'est un peu pareil quand tu présentes une émission télé : si tu te concentres trop sur les prochaines questions, tu risques de ne pas faire assez attention à ce que te dit la personne et de rater l'opportunité d'enchaîner avec une question intéressante. Il faut arriver à se concentrer sur le moment présent.

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"Au poker comme derrière le micro il faut garder son sang froid et réfléchir très vite."

Qu'est-ce qui est le plus difficile pour toi dans ton travail de présentatrice ?

C'est souvent difficile d'interviewer les joueurs qui n'en ont pas envie. Ils viennent parce qu'ils se sentent obligés de le faire et ça se sent. Il faut dire qu'on les interviewe souvent pendant les pauses, donc ils ont tendance à être occupés ou à vouloir se reposer un peu.

Le plus compliqué, c'est que même si tu te rends compte dès le départ qu'ils n'ont pas envie d'être là, tu essayes quand même d'en faire une bonne interview, histoire que personne ne perde son temps. Mais de temps en temps c'est impossible, quand le joueur ne te répond que par monosyllabes et que tout ce que tu te dis c'est « et merde... ».

Et j'imagine que c'est d'autant plus difficile devant la caméra !

C'en est gênant ! Je n'aime pas non plus avoir à poser des questions idiotes, mais ça peut m'arriver parfois, si je suis déstabilisée ou si l'interview n'était pas prévue, que je n'ai eu que 3 secondes pour me préparer et que je n'ai aucune idée de ce qui vient de se passer à la table.

Dans ces cas-là, je trouve que la meilleure chose à faire est de demander au joueur son point de vue sur la situation, parce qu'il parlera sûrement de la main, de ses cartes, etc.

Il faut savoir passer outre et accepter de passer pour une idiote de temps en temps, même si je déteste ça.

Mais en arrivant à garder le sourire tout est toujours bien qui finit bien.

Oui... J'ai fini par accepter qu'on finit tous par passer pour des idiots à un moment ou à un autre. Du moment que la majorité de ce que tu fais n'entre pas dans cette catégorie, ça va.

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"Je suis perfectionniste, mais je dois aussi apprendre à ne pas laisser des détails trop m'affecter."

Mon problème, c'est que je suis perfectionniste. Je pense toujours à ce que j'aurais pu faire de plus ou de mieux même si les producteurs sont contents. D'un côté ça me pousse à progresser, mais de l'autre je dois aussi apprendre à ne pas laisser ces détails trop m'affecter. Il faut trouver le bon équilibre.

Tu penses que tu peux encore t'améliorer ?

Oui, bien sûr ! (rires)

J'adore me lancer de nouveaux défis et je suis sûre que je peux encore progresser. Notamment du côté de la gestion des longues heures de travail : les tournois de poker sont très longs, alors quand on y ajoute les heures de tournage, de préparation, de montage, on peut facilement arriver à des journées de 16h sur une semaine entière. Donc oui, en général à la fin de la semaine, je sens que je pourrais faire beaucoup mieux ! (rires)

À ton avis, quelle est la principale qualité que doit avoir un(e) présentateur/trice télé ?

Je crois qu'il est essentiel d'être flexible. Il faut être capable de s'adapter à toutes les situations, à toutes les interviews, il faut être capable de rester dehors en plein hiver en robe et sans manteau sans avoir l'air d'avoir froid, il faut gérer les longues heures de travail, etc.

Et puis il faut avoir des idées pour ton émission, mais il faut aussi être capable de les adapter au reste du contenu, aux attentes des spectateurs, des producteurs. Il faut faire les recherches, écrire l'émission, la produire, la présenter... Il faut vraiment être flexible et être capable de changer rapidement.

À ton avis, comment les médias pourraient-ils améliorer la manière dont ils couvrent le poker et éventuellement le rendre plus accessible ?

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"J'aimerais plus d'égalité dans le poker. Il faut parler des joueuses en tant que joueuses plutôt que pour leur apparence."

La manière dont les médias couvrent le poker a déjà beaucoup évolué depuis 7 ans que je suis dans ce milieu. C'est bien, les gens essayent d'être créatifs. Par exemple, tout ce qu'on trouve sur Internet est de bien meilleure qualité que ce qu'on trouvait avant et la technologie s'est beaucoup améliorée aussi. Mais c'est important de continuer à y travailler.

Mais à mon avis, l'une des choses les plus importantes, le plus gros marché encore non-exploité par le poker, ce sont les joueuses. Et j'ai l'impression que personne n'en parle vraiment.

On veut attirer plus de joueurs vers le poker, soit. Quelle partie de la population est sous-représentée ? Les femmes.
C'est pour ça que ça me semble important que certains comportements n'aient pas leur place dans les tournois de poker parce qu'ils empêchent les joueuses de se sentir à l'aise.

Par exemple ?

Quand j'étais à Malte pour Battle of Malta, je jouais à côté d'une autre femme qui joue depuis sept ans. Je la voyais de temps en temps, elle ne pouvait pas s'empêcher de secouer la tête de dépit.

Les femmes ne veulent pas venir jouer au poker dans ce contexte. Il faut que les gens se rendent compte que les femmes sont juste... des personnes et qu'on arrête de se focaliser sur leur apparence ou leur sexualité. Tout ça n'a rien à voir avec le poker.

Mais du coup en se concentrant sur les joueuses, on peut aussi les "marginaliser" en quelque sorte.

C'est vrai, mais je ne pense pas que cela soit nécessaire.

Par contre, peut-être que pendant les gros tournois, on pourrait parler de toutes les bonnes joueuses plutôt que de ne parler que des mannequins.

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Kara Scott à Battle of Malta.

J'ai beaucoup discuté avec des gens qui ne connaissent le poker que de loin, et ils me disent toujours : « Mais les meilleures joueuses, c'est quasiment des mecs, non ? Elles sont agressives, dures, pas très féminines... »

Bon. Déjà, a) les « femmes » ne sont pas une masse homogène, chaque femme est un individu différent. Et b) toutes ces qualités dont ils parlent, elle ne sont ni « masculines », ni « féminines », donc peut-être qu'on pourrait juste arrêter de mettre les femmes dans des petites cases bien définies.

J'aimerais qu'il y ait plus d'égalité et je voudrais voir arriver de nouveaux joueurs. Il suffit de trouver un moyen de parler des joueuses en tant que joueuses plutôt que de leur apparence. Mais peut-être que tout le monde ne pense pas comme moi.

Après ça reflète peut-être aussi juste le sexisme de notre société.

Tout à fait. Mais je pense que pour faire bouger les choses et attirer de nouveaux joueurs, il faut savoir passer au-dessus de ça. Et puis c'est aussi ça le rôle des médias.

Beaucoup de joueuses ont réalisé de très bonnes performances lors des WSOP cette année, et on en a quasiment pas entendu parler. Alors oui, c'est bien qu'on parle beaucoup de quelques joueuses, mais il faudrait aussi ouvrir un peu plus les yeux.

Comme tu l'as dit, l'idée n'est pas de les montrer du doigt en tant que joueuses.

Je comprends que le public ciblé par le poker est majoritairement masculin, mais pourquoi ne pas cibler justement toutes ces joueuses potentielles ? Le poker a déjà conquis les hommes, il faut maintenant s'occuper des publics à conquérir.

Ca ressemble à un énorme défi pour le poker.

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"La télévision est mon premier amour, au poker je me contente d'être une amatrice."

Énorme ! Et honnêtement, je n'ai pas la prétention de fournir les réponses. Je pense juste qu'il y a des choses à faire. Avec un peu de chance c'est juste une question de temps.

Quel est ton meilleur souvenir en tant que présentatrice télé ?

Il y a eu pas mal de bons moments.

La première année où je travaillais sur ESPN, j'ai vraiment été touchée par la manière dont tout le monde m'a accueillie et soutenue. C'est à ce moment-là que j'ai réalisé à quel point la communauté poker et la communauté des journalistes étaient géniales. Faire partie de tout ça, c'était incroyable.

Et ton pire souvenir ?

Ça date aussi du début de ma carrière. J'étais en train d'interviewer un joueur assez connu et on nous filmait en plan rapproché taille. Il avait passé sa main autour de ma taille, ce qui était déjà un peu bizarre, mais j'étais novice et je ne m'en suis pas vraiment rendu compte. Mais au fur et à mesure de l'interview il l'a laissée glisser vers mes fesses. J'étais à la fois très surprise et très en colère. Je ne savais même pas comment réagir, d'autant qu'il y avait tout un groupe de gens juste derrière nous.

Ce genre de choses est intolérable. J'ai quand même réussi à aller au bout de l'interview et je lui ai dit ce que je pensais de son attitude après.

Ce sont des choses qui arrivent de temps en temps, et ce n'est vraiment pas agréable. C'est un excellent exemple du genre de comportement qui dessert le poker et n'encourage pas les femmes à se lancer.

Mais tu as quand même réussi à rester professionnelle jusqu'au bout. A croire que tu pourrais le rester même pendant un tremblement de terre !

J'essaye toujours de rester professionnelle, oui.

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"Le joueur qui m'a le plus impressionnée ? Yevgeniy Timoshenko, il a un sens du jeu exceptionnel."

Mais ce soir-là ou le lendemain, j'allais à une soirée avec d'autres collègues de chez PokerListings et des gens qui passaient en voiture m'ont balancé une canette de boisson énergétique qui s'est répandue sur mes vêtements. Là, j'ai pété un câble et je pense que c'était une accumulation de tout ça. D'autant que le même jour, un mec avait essayé de me prendre en photo alors que j'étais en train de me maquiller dans les toilettes des femmes.

Bref, je me suis mis à hurler, à les insulter et à courir après la voiture. Ils se sont arrêtés à un feu rouge et j'étais prête à leur botter les fesses. Je crois que mes collègues étaient un peu décontenancés. (rires)

Préfères-tu jouer au poker ou le commenter ?

J'aime pouvoir mixer les deux, mais mon métier c'est la télévision.

Je ne suis pas joueuse professionnelle et je pense être loin d'avoir le niveau suffisant pour le devenir. C'est très difficile de gagner sa vie en jouant au poker, donc j'ai beaucoup de respect pour les pros. Il faut être extrêmement discipliné. Le problème c'est que le temps et l'énergie nécessaires à cela, je préfère les investir dans mon travail.

J'espère pouvoir continuer à jouer au poker, je n'ai vraiment pas envie d'arrêter, mais la télévision est mon premier amour. Je me contente d'être une amatrice.

Quel est ton meilleur souvenir en tant que joueuse ?

Ma deuxième place à l'Irish Open en 2009 est un excellent souvenir – à la fois génial et douloureux. Vraiment.

Mais je crois que mon meilleur souvenir reste ma première participation au Main Event des WSOP, quand ils ont annoncé qu'on rentrait dans l'argent.
Mon meilleur ami et coach était là avec moi, il avait passé toute la semaine à me soutenir, donc on a été tellement heureux et soulagé quand ils ont annoncé ça... J'étais au plus grand tournoi du monde et je rentrais dans l'argent.

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Des joueurs qui fuient Kara ? Oui ça existe...

C'était magique. Et ce qui était encore mieux, c'est que je ne m'y attendais pas du tout.

De tous ceux que tu as pu rencontrer, quel est le joueur de poker qui t'as le plus impressionné jusqu'ici ?

Yevgeniy Timoshenko. Je l'ai vu jouer à la Party Poker Premier League il y a quelques années, et c'était juste génial, alors que le format du tournoi ne s'y prête pas forcément. Tout simplement génial, j'en suis restée bouche bée.

Je l'ai aussi interviewé cette année quand il est sorti du Main Event des World Series et c'était un très bon moment. Il m'avait demandé un instant pour reprendre ses esprits, et honnêtement quand les joueurs disent ça d'habitude, on ne les revoit pas. Mais il est revenu, et l'interview s'est très bien passée.

Donc non seulement son sens du jeu est exceptionnel, mais en plus il est facile à interviewer.

Ca me rassure d'entendre que certains joueurs arrivent à te fuir même toi !

Oh oui. Une fois, j'ai même poursuivi un joueur pendant les World Series parce qu'on avait vraiment besoin de l'interviewer. J'ai fini par le retrouver, mais il a quand même refusé. Il était très contrarié. Au poker, il y a beaucoup d'émotions fortes et certains préfèrent ne pas montrer ça à la télé. Quand tu passes 12h à une table, tu es forcément à fleur de peau. Je peux comprendre ça.

Pour en revenir à Timoshenko, penses-tu que c'est un joueur sous-estimé ?

Je ne sais pas, mais en tout cas moi je suis fan. J'aimerais jouer comme lui. Je gagnerais des millions ! (rires)


> A (re)lire aussi : L'interview questionnaire de Proust : Kara Scott

 

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