Scotty Nguyen : « Ni le jeu, ni la gloire ne me changeront. »

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Scotty Nguyen, baby !

Si on a peut-être parfois tendance à l'oublier, Scotty Nguyen est bel et bien toujours présent sur le circuit et aux WSOP. PokerListings a rencontré à Vegas l'une des plus grandes légendes du jeu, qui nous parle de sa vie, son incroyable parcours, et sa nouvelle philosophie de la vie.

A quelques minutes de la pause, Scotty Nguyen se lève brusquement de sa table du 6-Max Pot-Limit Omaha, pour aller au fond du Rio.

La raison ? Il a terminé sa Michelob Light.

Il en profite pour passer un coup de téléphone, fumer une cigarette, et répondre à quelques questions en savourant sa bière fraîche. Il ne joue pas, mais cela n’empêche pas ses fans de s’agglutiner autour de lui pour écouter ses histoire ou lancer un “Baby” sonore.

Peu de joueurs de poker ont une phrase signature, Nguyen lui a un mot.

Nguyen, facilement reconnaissable au moins grâce à 3 des 5 sens, est l’un des chouchous du public et n’est pas du genre à faire dans la retenue. Il est passé chez Conan O’Brien, il a gagné cinq bracelets WSOP, il totalise plus de 11 millions de dollars de gains en tournois et est surnommé le Prince du Poker.

Mais Nguyen n’a pas toujours fait partie de la royauté.


Une enfance modeste au Vietnam

Nguyen est né le 28 octobre 1962, en pleine crise des missiles de Cuba et deux ans avant que Lyndon B. Johnson ne signe la résolution du Golfe du Tonkin qui autorisait l’intervention des forces militaires en Asie du Sud-Est, et plus particulièrement au Vietnam.

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Nguyen a connu l'enfer de la guerre dans son village d'enfance.

Nguyen est né dans le sud-est du Vietnam, mais il ne sait pas exactement où.

Je ne m’en souviens pas et je n’ai jamais demandé à ma mère si c’était à Nha Trang ou à Da Lat” explique Nguyen.

Toute ma famille vient de Da Lat : mon grand-père, tout le monde. Je n’en parle jamais parce que j’imagine que personne ne connaît Da Lat. C’est de là que vient toute ma famille paternelle. Je pense que c’est là-bas que je suis né.

Da Lat est une ville de montagne au climat tempéré, à quelques 140 kilomètres à l’ouest de la côtière Nha Trang. Les deux villes étaient au coeur de la guerre du Vietnam, sous les yeux de Nguyen.

On voyait des corps sur le chemin de l’école, des trucs comme ça. T’es là, tu dors, ton ami dort dans la maison voisine, et il se prend une bombe. Et toi t’es toujours là. Il faut vivre avec ça. J’étais jeune à l’époque. On ne pensait à rien : c’était la guerre, c’est tout.


L’Amérique

A peine adolescent, Nguyen était l’aîné d’une fratrie déjà nombreuse et qui compterait finalement 13 enfants. Dans un pays ravagé par la guerre, il a dû se mettre à travailler dès la fin de celle-ci.

Après la guerre, mes parents n’avaient plus assez d’argent pour subvenir à nos besoins, nous étions une famille très nombreuse. Ils m’ont envoyé dans un camp communiste pour que j’apprenne des choses. En fait c’était plutôt du travail que de l’éducation,” dit Nguyen. “Escalader des montagnes, porter du bois, couper des arbres... C’est tout ce qu’on faisait.

Mais sa vie allait rapidement changer, pour le meilleur.

Un jour, ma mère est venue me dire qu’ils allaient m’envoyer en Amérique.

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"La célébrité t'apporte vite beaucoup de choses, et je me suis laissé avoir."

Nguyen, qui avait alors 14 ans, n’a pas tout de suite vu de grande amélioration lorsqu’il est arrivé à Chicago.

Il faisait tellement froid là-bas. Je n’avais jamais vu la neige, et tout d’un coup il n’y avait que ça. Mon parrain nous envoyait nourrir ses animaux tous les matins. Il ne nous parrainait pas pour qu’on puisse aller à l’école mais pour faire de nous ses esclaves. Je ne savais même pas ce qu’était l’école en arrivant à Chicago, et ce gars nous faisait juste travailler dans sa ferme.

Nguyen, qui était arrivé à Chicago avec l’un de ses frères, a finalement trouvé un autre parrain, dans un état au climat plus clément : la Floride.

On a trouvé un parrain qui nous traitait beaucoup mieux. Ils nous a accueillis et nous a traités comme sa famille.


Poker et leçons de vie

Quelques années plus tard, Nguyen a pris la direction de Las Vegas, sur un coup de tête. Une décision cruciale qui a amorcé sa transformation en Prince du poker.

Ce n’est pourtant pas à Vegas qu’il a appris à jouer : c’est sa mère qui lui a tout appris des jeux de cartes.

Elle jouait à toutes sortes de jeux. Elle ne se rendait même pas compte que j’absorbais toutes ces connaissances. J’ai tout appris en la regardant jouer. Quand elle avait besoin de s’absenter de la table pour aller au toilettes ou manger un bout, elle me laissait jouer une ou deux mains à sa place. Je gagnais toujours.

J’avais cinq ans, cinq ans et je savais déjà jouer contre des adultes. A n’importe quel jeu. Elle n’arrivait pas à y croire. Personne n’y croyait.

Son père n’était d’ailleurs pas très enthousiaste à l’idée de voir son fils jouer aux cartes.

On n’avait absolument pas le droit de toucher aux cartes, mon père nous mettait des roustes. On se prenait de ces raclées à chaque fois qu’il nous trouvait en train de jouer... Il utilisait le tuyau en caoutchouc des stations services pour nous battre.

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"Quand j'étais petit on avait pas droit de jouer aux cartes."

A chaque fois, il me battait jusqu’au sang, dès que je jouais aux cartes. C’était interdit.


Une première victoire aux WSOP, puis la chute

Sans l’ombre menaçante de son père lorsqu’il est arrivé à Vegas, Nguyen a trouvé un moyen de se punir lui-même.

Mes premiers WSOP, c’était en 1997. Une épreuve d'Omaha Hi-Lo split. J’ai mis longtemps à avoir les tripes pour me lancer, mais ce n'était pas que ça. C’était tellement difficile pour moi de compter jusqu’à 3 000$, tu vois ce que je veux dire ? Et là, première fois que je joue, et je gagne. Je crois que j’ai gagné 156 000$ après avoir joué 14 ou 15 heures.

A l’époque, on jouait à l’étage. Il fallait descendre pour récupérer son argent. Je descends à la caisse avec mon bracelet, je récupère mon argent, et le temps que j’arrive à la porte, j’étais fauché. J’avais tout perdu au craps. J’ai dû emprunter 5$ pour payer le voiturier. C’était assez fou. J’avais tout lâché, il ne me restait plus rien, pas un dollar.


“J’étais trop confiant”

Nguyen le répète à l’envi : il en a fini avec ces paris inconsidérés. Pour lui, c’est surtout sa jeunesse, sa soudaine richesse et son arrogance qui l’ont poussé à jouer avec excès et à consommer des substances illicites.

On va dire que j’étais naïf et trop confiant. Je pensais pouvoir battre n’importe qui, et je l’ai fait : au poker, j’ai battu tout le monde. Sauf le casino. Le casino m’a tué, baby.

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Scotty a appris des leçons de la vie.

C’était il y a longtemps, et je suis devenu connu tout d’un coup. La célébrité... ça t’amène beaucoup de choses, tu sais. De belles limousines, des femmes, de la drogue...

T’es là, t’as 21 ans, et on te dit que tu peux avoir tout ce que tu veux. Une suite à 3 000 ou 4 000$ la nuit, tu vois ce que je veux dire baby ? C’est comme ça qu’ils m’ont eu. J’étais jeune et con, mon dieu...

Quand t’es gamin, tu vois jamais des trucs comme ça, des gens qui ouvrent les portes pour toi. Là quoi que tu demandes, quelqu’un se dépêche de te l’apporter. C’était pas comme ça au Vietnam, baby. C’était tout nouveau pour moi, je me suis laissé avoir.

Cela ne fait pourtant pas très longtemps que Nguyen a laissé derrière lui la controverse. En 2008, il a remporté le tournoi de H.O.R.S.E. à 50 000$ alors qu’il était manifestement ivre.

Il s’est depuis excusé auprès de ses fans et des autres joueurs, mais il apprécie toujours de boire un verre, que ce soit à la table de poker ou en dehors.


Controverse ou pas, pas de regrets

Alors qu’on entame la deuxième moitié de l’interview, la Michelob Ultra de Nguyen commence à se vider. Il fait un signe au barman. Comme tout le monde aux WSOP, il connaît bien Nguyen et de dépêche de lui apporter une bière fraîche.

Merci baby” le remercie Nguyen, sans se rendre compte que le jeu a repris dans la salle.

D’aucuns regretteraient les mauvaises décisions prises par le passé, mais ils ne sont pas Scotty Nguyen.

Mais non ! Je ne regrette rien. Toutes mes erreurs m’ont appris de bonnes leçons. C’est des choses que je peux transmettre à mes enfants. Je ne veux pas qu’ils tombent dans les mêmes pièges que moi.

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"Je veux que les gens sachent que Scotty est toujours là."

Tu paies pour tes erreurs, tu paies pour ce que tu veux. Rien n’est gratuit dans la vie. Si on t’offre quelque chose, prends-le, mais ne donne rien en retour, tu vois ce que je veux dire ?


“Avec 500$ ou 5 millions, je vivrais de la même façon”

Si Nguyen a eu du mal à gérer l’arrivée soudaine de la célébrité et de la fortune dans sa vie, le plus difficile pour le Prince du poker a été de gérer la faillite.

Tu ne peux pas montrer que tu es fauché. Tu ne peux pas demander aux gens de te filer un coup de main, c’est ça le plus dur, tu sais baby ?

Quand tu es champion du monde, tu dois toujours être au top, avoir la classe quoi qu’il arrive. Si j’ai besoin d’un coup de main, j’appelle un ami proche. S’il dit non, tant pis, mais c’est entre lui et moi.

Quand j’arrive à table, peu importe que j’aie 500$ dans la poche, les gens pensent que j’ai 5 millions.

Je dépenserais toujours comme si j’avais 5 millions. J’irais dans un grand restaurant, je boirais des cocktails, j’aurais toujours des gens pour me servir autour de moi, parce qu’il est hors de question que je me rabaisse.


Toujours ce bon vieux Scotty

Nguyen a amassé plus de 11 millions de dollars de gains en tournois et cinq bracelets WSOP. Ce qu’il lui reste de tout ça, on n’en sait rien, mais ce qui est sûr c’est qu’il est toujours 100% lui-même.

Le jeu, la célébrité, la vie... tout ça te change. Mais moi je ne change pas. Je suis toujours le même Scotty Nguyen.

Je parlerai toujours de la même façon, je jouerai toujours de la même façon, j’agirai toujours de la même façon. On ne dit jamais de mal de moi.

La saga Nguyen est très longue et encore loin d’être terminée. Mais ça n’empêche pas Scotty de savoir ce qu’il voudrait lire sur la dernière page.

Le joueur de poker le plus fou, le plus classieux, le plus beau, le plus badass, baby.

Je suis un malade, je joue à tous les jeux. Je veux que les gens sachent que Scotty est toujours là.

 

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