La "Ludification" : le futur du poker

Leo Margets jouant au poker sur sa tablette
Leo Margets

Leo Margets revient pour nous sur l’évolution constante du poker. Avons-nous oublié que l’objectif premier d’un jeu... est de s’amuser ?

Leo Margets : Lorsque j’ai commencé le poker en 2007, je l’ai fait parce qu’il demandait énormément de talent et de compétences, pas pour "m’amuser". Je n’ai jamais beaucoup aimé les jeux de société, je ne sais même pas en quoi consiste WoW et je n’ai jamais téléchargé Candy Crush.

Si le poker a éveillé ma curiosité, ce n’est pas parce que je l’ai vu comme une manière de m’amuser, mais comme un sport passionnant qui titillait mon esprit de compétition. L’aspect lucratif a évidemment eu une influence sur mon implication, mais c’est d’abord le côté compétitif qui m’a attirée. Ce qui m’amuse, c’est de tenter de devenir la meilleure, pas le jeu en lui-même.

Suite aux nombreux changements que subit le poker depuis quelque temps, j’ai remis en question mon approche du poker. Je me suis toujours considérée comme quelqu’un d’ouvert, qui essaye toujours d’avoir une vision globale des choses et de comprendre mon point de vue peut être biaisé... Et pourtant je n’avais jamais pu faire cela avec le poker. J’ai toujours pensé que, peu importe qu’ils gagnent ou qu’ils perdent, les joueurs sont principalement motivés par la volonté de devenir toujours meilleurs et de développer leurs compétences.

« Le poker en ligne n'a plus rien d'un jeu »

Peu à peu, sans qu’on s’en rende compte, le poker a perdu son côté ludique. Je l’ai vécu de l’intérieur. Le poker en ligne, notamment, n’a plus rien d’un jeu : il s’agit de prises de décisions ultra-rapides, d’un festival de clics à un rythme infernal, et le tout dans le seul but de gagner énormément d’argent.

Fatima De Melo et Leo Margets
"Le poker doit rester un jeu."

La plupart de mes amis qui ont débuté dans le poker récemment ne le voit que comme un moyen de générer de l’argent, une marchandise à exploiter. Et cela ne vient pas que des professionnels, mais aussi des salles de poker. À force de promouvoir les professionnels, de créer des programmes de fidélité, de mettre en avant leur niveau de sécurité et disponibilité, et évidemment les gains possibles, en a-t-on oublié que le poker est un jeu ?

Or c’est négliger la réalité : le plus souvent, les joueurs ne gagnent pas d’argent. Quand on y pense, c’est donc assez incompréhensible qu’on ait choisi de vendre le poker comme un moyen de gagner de l’argent, alors que 90% des joueurs en sortent perdants.

Nous serions-nous trompés de message ?

D’autant plus quand on voit que le poker est légèrement sur le déclin. J’en suis donc à me demander si on a donc passé tout ce temps à ignorer la possibilité de faire du poker un phénomène mondial énorme, à condition de le "vendre" autrement. Le fait est que nos avons sous-estimé, pour ne pas dire négligé, les motivations intrinsèques liées à l’essence même du poker pour nous concentrer sur l’argent.

« Les joueurs ne veulent pas spécialement devenir le nouveau Moneymaker »

Alors que le poker lui-même nous enseigne qu’on ne doit pas dépendre de ce qu’on ne contrôle pas, l’industrie du poker s’est laissée porter par le boum post-Moneymaker. C’était un pur hasard, que le secteur a su exploiter parfaitement. Mais aujourd’hui le boum est derrière nous, et nous devons nous focaliser sur ce que nous pouvons contrôler : le poker est un jeu qui attire les joueurs depuis des dizaines d’années, des joueurs qui ne veulent pas spécialement devenir « le nouveau Moneymaker », mais simplement s’amuser.

Leo Margets
"La ludification est plus nécessaire que jamais."

Il est peut-être temps d’accepter que le poker coûte de l’argent à la grande majorité des joueurs, et qu’il faut désormais mettre en avant l’essence du jeu. Après tout, les gens sont prêts à dépenser de l’argent pour s’amuser : on paye bien 20 € pour aller au ciné en couple, alors pourquoi pas pour jouer au poker ? Continuer à vendre le poker comme une activité "rentable" dessert le poker. Et l’industrie semble être en train de s’en rendre compte.

La ludification, ou gamification, c’est le futur. Évidemment, ce changement de cap est un pari risqué.

Mais la ludification s’impose progressivement depuis quelques années. Alors qu’est-ce que c’est au juste, la ludification ? Eh bien il s’agit de l’utilisation de techniques et éléments propres aux jeux dans des domaines qui ne s’y prêtent a priori pas forcément, comme l’école, l’entreprise, la publicité ou la santé.

Et grâce à la ludification, ces activités, produits ou services paraissent plus attractifs et amusants. Dans un secteur comme le nôtre, qui a jusque-là tout fait pour s’éloigner du concept de jeu, la ludification est plus nécessaire que jamais.

« L'environnement est en train de changer »

Personnellement, j’ai du mal à admettre que le poker comme je l’imagine est en train de disparaître. Comme je l’ai déjà dit plus haut, je vois le poker de manière totalement différente, comme une source de motivation. Depuis mes débuts, je vois des gens gagner leur vie en jouant au poker. Cela m’a motivée à continuer au lieu de me décourager.

Ce n’est pas la fin du poker professionnel, mais l’environnement est en train de changer. Les salles de poker sont en train de changer leur stratégie et mettent en avant le côté ludique du poker. Et cela demande du boulot, tant nous avons négligé cet aspect-là. Il faut promouvoir des valeurs comme l’interaction sociale, l’accessibilité et le divertissement. L’inévitable boum du streaming sur Twitch et la multiplication des partenariats avec des stars du sports ouvrent la voie.  

L’objectif est de faire que le poker soit amusant pour tous les joueurs, dont ceux qui ne gagneront jamais un seul centime. Cela implique des conditions moins favorables pour les professionnels, mais après tout le poker a toujours été basé sur la capacité à s’adapter...