Leo Margets fait le point sur la situation du poker

Leo Margets
"Il devient de plus en plus difficile d'être professionnel(le)."

La meilleure joueuse de poker espagnole, Leo Margets, partage aujourd’hui son point de vue sur la situation du poker.

Dans mon dernier article (voir seconde partie), j’évoquais la ludification du poker, cette évolution qui devrait bénéficier aux nouveaux joueurs, ainsi que la disparition en parallèle des avantages aux habitués, et le potentiel du poker en tant que divertissement.

Nous devrions tous être capables de voir les bons côtés de cette évolution, mais y a-t-il un revers de la médaille ?
Au niveau professionnel, il est difficile de durer, et ce pour plusieurs raisons :

Le niveau global est plus relevé : les moins bons joueurs actuels sont meilleurs que les bons joueurs de 2010. Le niveau moyen a considérablement augmenté. La disponibilité des informations est incomparable et les "écoles" de poker se multiplient.

C’est un cercle vicieux : plus le niveau augmente, plus il devient rentable d’être coach plutôt que joueur... Ce qui contribue à élever le niveau global. En 2011, on regrettait de ne pas s’être mis au poker en 2006. Aujourd’hui, 2010 nous semble être un âge d’or.

C’est parce que le poker est en pleine mutation. Je l’ai toujours dit : ce qui fait la magie du poker, c’est qu’il évolue constamment et que les joueurs ne peuvent donc jamais se reposer sur leurs lauriers. Tout peut changer très vite. Aujourd’hui, le futur du poker est assez flou.

Une époque difficile

Il devient de plus en plus difficile d’imaginer un futur de joueur professionnel, à la fois à cause de la pression fiscale et de problèmes de liquidité. Tout cela limite le nombre de joueurs résidant en France, en Espagne ou en Italie, où le volume de jeu est donc bas. Là encore, c’est un cercle vicieux : il devient donc inévitable que lorsqu’ils atteignent un certain niveau, les joueurs souhaitent sortir du .fr et profiter des .com... et s’en aillent.

Ceux qui le peuvent s’exilent donc, et les autres galèrent, puisqu’ils doivent payer des impôts considérables qui font que le poker est à peine rentable.
Il est toujours rentable économiquement pour les "crushers", mais tant que le poker n’est pas reconnu comme une profession (ce qui demande que le poker soit reconnu comme un sport et non un jeu de hasard), il s’agit de payer des impôts sans aucune contrepartie professionnelle et sans pouvoir déduire ses frais de ses bénéfices.

Leo Margets PS
"Aurons-nous enfin une vraie vision du futur dans quelques années ?"

Les marchés régulés, s’ils garantissent la fiabilité des opérateurs, sont en train de gâcher le potentiel énorme du poker parce qu’ils ne le distinguent pas des autres jeux de casino. Or le poker est spécial.

Jusque là, les professionnels ou les joueurs ayant du potentiel pouvaient se replier sur le .com, mais aujourd’hui les marchés ouverts souffrent également en raison des changements de politique du plus grand opérateur du marché.

Pourtant, il reste évidemment beaucoup d’argent dans le poker : les tournois restent très attractifs pour les joueurs, notamment les nouveaux, et ceux qui survivent au grind online (qui est selon moi le train de vie le plus difficile, tant sur le plan de la variance qu’au niveau des horaires) peuvent aussi gagner baeucoup.

Le poker live

Et puis il y a le poker live, qui lui ne semble pas subir la crise de son petit frère. De nombreux joueurs choisissent de privilégier le live, où le niveau a toujours été inférieur. Dans une bonne partie, les BB/heure compensent le rake.

Certains reviennent donc aux casinos, d’autres continuent de lutter et de tenter de s’adapter. Et d’autres abandonnent tout simplement le poker pour trouver d’autres moyen d’assurer leur futur.

Dans les prochaines années, nous verrons comment évolue la situation. L’écosystème aura-t-il récupéré ? Ou bien n’aurons-nous toujours aucune vision du futur ? Nous souviendrons-nous de 2015 avec regret, comme d’une année ou nous pouvions encore gagner de l’argent dans le poker, même si c’était difficile ? Ce qui est certain, c’est qu’il y a tellement de paramètres à prendre en compte pour l’avenir du poker en ligne que je n’oserais pas faire de pronostic.

En tant que joueurs de poker, nous avons l’habitude de gérer des informations incomplètes et de prendre les meilleures décisions possibles selon les données dont nous disposons à un moment donné. Aujourd’hui, il faut le faire à plus grande échelle que jamais.

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La "Ludification" : le futur du poker

(12/02/16)

Leo Margets joue au poker mobile
Leo Margets

Leo Margets revient pour nous sur l’évolution constante du poker. Avons-nous oublié que l’objectif premier d’un jeu... est de s’amuser ?

Leo Margets : Lorsque j’ai commencé le poker en 2007, je l’ai fait parce qu’il demandait énormément de talent et de compétences, pas pour "m’amuser". Je n’ai jamais beaucoup aimé les jeux de société, je ne sais même pas en quoi consiste WoW et je n’ai jamais téléchargé Candy Crush.

Si le poker a éveillé ma curiosité, ce n’est pas parce que je l’ai vu comme une manière de m’amuser, mais comme un sport passionnant qui titillait mon esprit de compétition. L’aspect lucratif a évidemment eu une influence sur mon implication, mais c’est d’abord le côté compétitif qui m’a attirée. Ce qui m’amuse, c’est de tenter de devenir la meilleure, pas le jeu en lui-même.

Suite aux nombreux changements que subit le poker depuis quelque temps, j’ai remis en question mon approche du poker. Je me suis toujours considérée comme quelqu’un d’ouvert, qui essaye toujours d’avoir une vision globale des choses et de comprendre mon point de vue peut être biaisé... Et pourtant je n’avais jamais pu faire cela avec le poker. J’ai toujours pensé que, peu importe qu’ils gagnent ou qu’ils perdent, les joueurs sont principalement motivés par la volonté de devenir toujours meilleurs et de développer leurs compétences.

« Le poker en ligne n'a plus rien d'un jeu »

Peu à peu, sans qu’on s’en rende compte, le poker a perdu son côté ludique. Je l’ai vécu de l’intérieur. Le poker en ligne, notamment, n’a plus rien d’un jeu : il s’agit de prises de décisions ultra-rapides, d’un festival de clics à un rythme infernal, et le tout dans le seul but de gagner énormément d’argent.

Fatima De Melo et Leo Margets
"Le poker doit rester un jeu."

La plupart de mes amis qui ont débuté dans le poker récemment ne le voit que comme un moyen de générer de l’argent, une marchandise à exploiter. Et cela ne vient pas que des professionnels, mais aussi des salles de poker. À force de promouvoir les professionnels, de créer des programmes de fidélité, de mettre en avant leur niveau de sécurité et disponibilité, et évidemment les gains possibles, en a-t-on oublié que le poker est un jeu ?

Or c’est négliger la réalité : le plus souvent, les joueurs ne gagnent pas d’argent. Quand on y pense, c’est donc assez incompréhensible qu’on ait choisi de vendre le poker comme un moyen de gagner de l’argent, alors que 90% des joueurs en sortent perdants.

Nous serions-nous trompés de message ?

D’autant plus quand on voit que le poker est légèrement sur le déclin. J’en suis donc à me demander si on a donc passé tout ce temps à ignorer la possibilité de faire du poker un phénomène mondial énorme, à condition de le "vendre" autrement. Le fait est que nos avons sous-estimé, pour ne pas dire négligé, les motivations intrinsèques liées à l’essence même du poker pour nous concentrer sur l’argent.

« Les joueurs ne veulent pas spécialement devenir le nouveau Moneymaker »

Alors que le poker lui-même nous enseigne qu’on ne doit pas dépendre de ce qu’on ne contrôle pas, l’industrie du poker s’est laissée porter par le boum post-Moneymaker. C’était un pur hasard, que le secteur a su exploiter parfaitement. Mais aujourd’hui le boum est derrière nous, et nous devons nous focaliser sur ce que nous pouvons contrôler : le poker est un jeu qui attire les joueurs depuis des dizaines d’années, des joueurs qui ne veulent pas spécialement devenir « le nouveau Moneymaker », mais simplement s’amuser.

Leo Margets
"La ludification est plus nécessaire que jamais."

Il est peut-être temps d’accepter que le poker coûte de l’argent à la grande majorité des joueurs, et qu’il faut désormais mettre en avant l’essence du jeu. Après tout, les gens sont prêts à dépenser de l’argent pour s’amuser : on paye bien 20 € pour aller au ciné en couple, alors pourquoi pas pour jouer au poker ? Continuer à vendre le poker comme une activité "rentable" dessert le poker. Et l’industrie semble être en train de s’en rendre compte.

La ludification, ou gamification, c’est le futur. Évidemment, ce changement de cap est un pari risqué.

Mais la ludification s’impose progressivement depuis quelques années. Alors qu’est-ce que c’est au juste, la ludification ? Eh bien il s’agit de l’utilisation de techniques et éléments propres aux jeux dans des domaines qui ne s’y prêtent a priori pas forcément, comme l’école, l’entreprise, la publicité ou la santé.

Et grâce à la ludification, ces activités, produits ou services paraissent plus attractifs et amusants. Dans un secteur comme le nôtre, qui a jusque-là tout fait pour s’éloigner du concept de jeu, la ludification est plus nécessaire que jamais.

« L'environnement est en train de changer »

Personnellement, j’ai du mal à admettre que le poker comme je l’imagine est en train de disparaître. Comme je l’ai déjà dit plus haut, je vois le poker de manière totalement différente, comme une source de motivation. Depuis mes débuts, je vois des gens gagner leur vie en jouant au poker. Cela m’a motivée à continuer au lieu de me décourager.

Ce n’est pas la fin du poker professionnel, mais l’environnement est en train de changer. Les salles de poker sont en train de changer leur stratégie et mettent en avant le côté ludique du poker. Et cela demande du boulot, tant nous avons négligé cet aspect-là. Il faut promouvoir des valeurs comme l’interaction sociale, l’accessibilité et le divertissement. L’inévitable boum du streaming sur Twitch et la multiplication des partenariats avec des stars du sports ouvrent la voie.  

L’objectif est de faire que le poker soit amusant pour tous les joueurs, dont ceux qui ne gagneront jamais un seul centime. Cela implique des conditions moins favorables pour les professionnels, mais après tout le poker a toujours été basé sur la capacité à s’adapter...

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