Les bugs du cerveau et la règle de 10

isaac baron 19505
Isaac Baron

Pourquoi, quand vous savez que vous allez faire un mauvais call à une table de poker, vous finissez par quand même le faire ?

Voilà une main qui m’a récemment “ruiné”. Mais ce n’est pas votre compassion que je viens chercher, parce que pour être honnête je n’en mérite pas une miette.

Je veux vous en parler parce que la situation dans laquelle je me suis trouvé arrive assez souvent et elle est plutôt intéressante d’un point de vue psychologique.

Il existe un terme technique pour décrire le principe qui se cache derrière cette situation en particulier. On appelle ça un bug du cerveau (oui bon, ok, ce n'est pas vraiment un terme technique).

Je vous plante le décor : une partie de No-Limit Hold’em avec blinds de 2$/5$.
Je suis au bouton avec un stack d’un peu plus de 1000 dollars. Le joueur à ma droite vient de subir une déroute monumentale et tilte à peu près autant qu’un flipper bancal.

Il vient à peine de recaver à 300$. La grosse blinde est un joueur solide et qui m’a à l’oeil.

Ça checke jusqu’à "Tiltboy", qui fait monter les enchères à 35$ (partie très agressive, les relances commencent souvent entre 5 et 10 fois la grosse blind).

Je suis instantanément avec A K, et dans la milliseconde où j’ai fait glisser mes sept petits jetons rouges, j’ai entendu mon cerveau me hurler: “BUG, Reber ! T’es un idiot !”

Pourquoi l'erreur a pris le dessus ?

D'un point de vue psychologique, c'est un phénomène fascinant. En un instant j'ai su que je venais de faire le mauvais choix (pourquoi ? voir ci-dessous).

Donc, j'avais les deux idées (« bonne » et « mauvaise ») à l'esprit.
Pourquoi est-ce que la mauvaise a pris le dessus ? Pourquoi mon cerveau, mon fidèle serviteur depuis tant d'années, n'a-t-il pas fait passer la bonne en priorité ?

Réfléchissez-y pendant que je vous décris la main.

Petite Blind passe, le joueur fort (Grosse Blind) suit. Le pot est à 97$. Le flop tombe : A A 5

Je floppe un brelan avec le meilleur kicker et la possibilité d'une couleur en backdoor. Grosse Blind checke et Tiltboy mise 75$.

Je me contente de suivre pour que Grosse Blind soit tenté de faire de même. Il coopère. Pot = 322$

8 au turn. J'ai le tirage couleur max. Grosse Blind checke de nouveau et Tiltboy fait tapis avec les 190$ qu'il lui reste.

De nouveau, je me contente de suivre. Grosse Blind relance de 500$.

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Même les gens qui se prennent pour Phil Hellmuth peuvent se réveiller avec un bonne main.

Pourquoi autant ?

Wow ! Surprise. La première chose qui me vient à l'esprit, c'est « Pourquoi autant ? ».

On dirait qu'il essaye de me sortir de la main avec un As plus faible. Si son tirage est si bon que cela, pourquoi ne pas simplement suivre ?

Donc je fais le coup du « all-in instantané », avec toute la théâtralité de circonstance.

Avant même d'en avoir fini avec ça, mon cerveau se remet en marche et me hurle « Mec, tu pensais que l'autre était pas un génie, mais maintenant c'est toi le roi des cons ».

Effectivement. Il suit et me montre une paire de 5. Pour enfoncer un peu plus le couteau dans la plaie, je touche effectivement la couleur.

Bon, au final et pour ce que ça vaut, Tiltboy jette sa paire de Q en la montrant à tout le monde (et oui, n'oubliez jamais que même les gens qui se prennent pour Phil Hellmuth peuvent toucher de bonnes mains).

Quand tout est parti en vrille

Bon, maintenant analysons ce qui s'est passé et le moment où tout a déraillé. Ensuite on jettera un œil à la psychologie des bugs de cerveau.

Ma première erreur a été de suivre pré-flop. Rien de fatal, mais il aurait été mieux de relancer.

Tiltboy peut avoir n'importe quoi dans les mains. Je suis clairement favori et je dois l'isoler.

Laisser une des deux blinds se joindre à nous a compliqué les choses. Une relance de 100$ aurait probablement fait l'affaire : dissuader les blinds et faire que Tiltboy se sente pot-committed, obligé de continuer.

Ma deuxième erreur a été de ne pas prendre en compte les mains possibles (et logiques) que pouvait avoir Grosse Blind.

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Les bugs du cerveau peuvent tout vous faire perdre.

J'aurais peut-être fait tapis de toute façon, mais au moins je l'aurais fait en connaissance de cause.

La marque de fabrique des bugs du cerveau

Donc en gros, que se passe-t-il concrètement dans ces cas-là ? Notez la caractéristique clé : la vitesse.

C'est la marque de fabrique des bugs du cerveau. Des relances précipitées, des tapis instantanés.

Ces impulsions qui ne sortent de nulle part sont le plus souvent des erreurs, et quasi tout aussi souvent, des erreurs graves.

Les bugs de cerveau ne vous font pas perdre une ou deux grosses blinds. Ils vous ruinent.

En psychologie, on dirait qu'ils découlent de la hiérarchie de l'habitude.

En général, pour chaque situation donnée, il y a toute une gamme de réactions, de façons d'y répondre, et notre cerveau les hiérarchise en mettant celles qui sont le plus susceptibles de se produire en haut de la pyramide et celles qui ne se produisent que sporadiquement en bas.

La hiérarchie de l'habitude, du plus au moins probable

Au sommet de la pyramide, il y a les réactions que l'on a assimilées depuis longtemps, celles auxquelles on fait appel le plus souvent. Mais les autres sont quand même là, tapies dans l'ombre, à l'affût.

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La plupart des joueurs sont en mode pilote automatique.

La plupart des joueurs jouent en mode pilote automatique. On suit, on relance, on passe, le tout de manière assez normale.

On prend les décisions qui se trouvent en haut de la pyramide.

Et la plupart du temps, ça marche. Suivre une relance importante avec A-K alors qu'on est en fin de parole et qu'il ne reste que deux joueurs à parler et que les deux seront hors de position, c'est au sommet de la pyramide de quasi tous les joueurs.

Au niveau juste en dessous se trouve l'option de relancer pour faire gonfler le pot ou pour isoler un adversaire un peu à côté de ses pompes.

La plupart du temps, ces alternatives n'ont même pas le temps de faire surface dans notre esprit avant qu'on ne prenne la décision quasi-instantanée de suivre.

... Et voilà le stress

Quid de mon tapis alors ? Dans ce cas-là, c'est le stress le coupable.

Sous l'influence du stress ou de la surprise, on est d'autant plus susceptibles de suivre nos instincts premiers, ceux du haut de la pyramide. On ne cherche pas plus loin.

C'est ce qu'il s'est passé ici. J'ai été surpris (et j'étais bien sûr stressé) par la relance de Grosse Blind et hélas j'ai suivi mon premier instinct au lieu de gratter un peu.

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Le remède ? Comptez jusqu'à 10 dans votre tête.

D'ailleurs, le stress en soi est déjà un élément très important au poker. Nous plublierons bientôt deux articles à ce propos.


La Règle de 10

Maintenant qu'on a parlé du problème, quelle est la solution ?

Ma suggestion : La Règle de 10 : Lorsque vous êtes en position de miser, suivre ou relancer une somme qui est supérieure à 10 fois la grosse blind, pressez pause et comptez jusqu'à 10.

Même pas besoin de réfléchir, juste de compter.

Ce simple fait vous permettra de laisser la pulsion initiale retomber un peu et de considérer les autres options.

Il est clair que la mise en pratique de cette nouvelle règle risque d'être difficile, pour une raison bien évidente (quoique paradoxale) : ce nouveau comportement, étant nouveau, se retrouvera tout en bas de votre pyramide.

D'ailleurs, préparez-vous d'ores et déjà à cet instant, pour qu'au moment où vos lèvres forment le mot « all-in », votre cerveau vous hurle « BUG ! T'as oublié de compter jusqu'à 10 ! »