Les Tells décryptés par les Pros : Daniel Negreanu

Daniel Negreanu
Daniel Negreau : ou comment prouver sur une seule main qu'il est un joueur à part.

En matière de lecture des autres joueurs au poker, Daniel Negreanu est sans doute l'un des meilleurs. Au point d'être parfois comparé à un extra-terrestre.

Qui d'autre que le Canadien est donc le mieux placé pour être à l'honneur dans notre série sur les tells expliqués par les pros du poker ?

Ca tombe bien, c'est chose faite cette semaine. Nous avons en effet justement eu le plaisir d'avoir un entretien avec lui sur le sujet, et plus particulièrement à propos d'une main où il a réussi à faire se coucher Angel Shlomi avec paire de rois lors de l’EPT Londres.

Encore une fois certains ont été jusqu’à qualifier Negreanu de Jedi après cette main, tant l’emprise qu’il semble avoir sur Shlomi est incroyable. Non seulement il a réussi à lire son adversaire correctement, mais il est également parvenu à lui faire jeter la meilleure main.


Alors Daniel, explique-nous comment as-tu réussi à faire ça ?

D’abord, il faut savoir qu’il a relancé en première position, et une grosse relance. Je savais qu’il n’était pas joueur pro. Normalement, les joueurs comme lui ont assez peur et ne misent gros que lorsqu’ils ont une très bonne main.

J’avais un dix et un neuf assortis. C’est une main intéressante contre les grosses mains, donc j’essaye souvent de piéger mes adversaires avec une main comme ça.

Le flop sort et la plus haute carte est un neuf. Il mise beaucoup, l’équivalent du pot. Il veut faire peur à tout le monde.

Moi, ce qui me plaît dans ce flop, c’est que c’est un flop à tirage qui est à la fois bon pour une couleur et pour une suite. Je décide donc de jouer de mon image, puisque tout le monde sait que j’ai tendance à jouer des mains un peu folles.

Je peux prétendre jouer un de ces tirages. Je peux toucher un autre neuf ou dix pour gagner tous ses jetons. Et je peux bluffer.

Daniel Negreanu bluffeur
"Le meilleur moyen de faire peur à quelqu'un est de lui dire qu'il a les as ou les rois."

Dès sa mise au flop, je commence à penser qu’il a des as ou des rois. J’estime qu’il a 10% de chance d’avoir as-roi, mais je ne le vois pas miser autant avec ça dans les mains.

Je le suis au flop. Au turn, il fait une erreur. Une reine sort et là il mise 2 175 dans un pot de 4 600. C’est moins de la moitié du pot.

Il ne ferait pas une telle mise avec as-dame, et même si c’était le cas, peu importe. Ce tirage ne fait qu’augmenter la menace à la river.

Il me regarde et je vois tout de suite qu’il est nerveux. Mais pas comme s’il se demandait s’il avait la meilleure main ou s’il bluffait.

Mais plutôt comme s’il priait pour que je me couche. Tout ce qu’il faisait me confortait dans ma théorie : il n’avait qu’une paire, d’as ou de rois.

As-tu senti qu’il était de plus en plus mal à l’aise parce qu’il ne voulait pas jouer contre toi ?

Oui. C’est pour ça que les joueurs amateurs comme lui miset beaucoup. C’est pour ça qu’il a misé autant au flop. Il avait peur.

C’est aussi pour ça que sa mise diminue au turn. S’il avait misé le pot au turn, je me serais couché. J’aurais été obligé, pour des raisons mathématiques.

Ensuite un huit sort à la river. Il mise encore petit, et là c’est ma chance. Je sais qu’il n’a pas trois dames, ni une suite.

Sa meilleure main, c’est une paire d’as ou une paire de rois. Moi, vu la manière dont j’ai joué la main, je pourrais avoir 6-7, 10-valet de piques ou quelques autres mains qui le battraient.

Je suis donc désormais certain de sa main. Si je relance, il va devoir se demander ce que j’ai. J’ai suivi au flop, j’ai suivi au turn, donc il doit se demander « avec quoi peut-il bluffer ? »

C’est pour ça que j’ai relancé.

Ce qui distingue cette main, c’est que là tu attends quelques secondes, puis tu demandes si tu peux lui parler de sa main. Si Shlomi avait payé directement, tu aurais perdu, et c'était une grosse relance. Comment sais-tu que tu peux attendre aussi longtemps, et même juste décider de faire ça et avoir le courage de le faire ?

J’avais remarqué qu’il était très cérébral et qu’il réfléchissait beaucoup. À la river, j’ai vu qu’il envisageait de suivre, donc je voulais l’en décourager.

Daniel Negreanu
"Chaque situation est unique mais est une combinaison de plusieurs facteurs."

Le meilleur moyen de décourager quelqu’un est de lui dire qu’il a les as ou des rois. Si je te dis quelles cartes tu as, qu’est-ce que tu en déduis ?

Que tu as mieux que moi.

Si je sais quelle main tu as et que je continue à relancer, c’est que j’essaye de tirer le max d’argent, non ? J’ai attendu quelques secondes parce que je ne voulais pas demander ça trop vite.

Un joueur comme lui prend normalement au moins une vingtaine de secondes pour prendre une telle décision. Au moins ! (rires) Mais si tu les laisses réfléchir, ils ne se débrouillent pas mal, donc il vaut mieux leur parler. Donc je parle.

Peu importe de quoi je parle. Si tu essayes de calculer un truc et que je te parle de la météo, tu seras quand même déconcentré. Je veux que tu ne puisses plus te concentrer sur ta main. Je veux que tu te concentres sur ce que je dis. Et ce que je dis, c’est que tu as les as ou des rois.

Là, je sais qu’il commence vraiment à flipper parce que je sais ce qu’il a. Donc il fait ce que font les joueurs qui flippent : il se couche. (rires)

Quelle est ton approche des reads ?

Chaque situation est unique, mais c’est une combinaison de plusieurs facteurs : la taille des mises, les expressions et le langage corporel. J’essaye de repérer ce qui sort de l’ordinaire, en espérant pouvoir voir leur main ensuite.

Daniel Negreanu
"Il faut savoir faire la différence entre les joueurs qui émettent de vrais tells et ceux qui essaient de t'embrouiller."

Si quelqu’un bluffe et que je le vois boire beaucoup pendant la main, je vais essayer de voir si cela se reproduit lors de son prochain bluff.

Je regarde leurs yeux quand ils suivent, la vitesse à laquelle ils misent, et parfois même leurs bras.

Certains joueurs ont tendance à étendre leurs bras, comme pour dire « va-t’en ». C’est souvent un geste de faiblesse, mais ils n’en sont pas conscients. À l’inverse, lorsqu’ils ont une très bonne main, ils ont tendance à rester très calmes.

Je fais aussi attention à la direction dans laquelle ils jettent leurs jetons. Si c’est dans ma direction, ça a tendance à montrer qu’ils n’ont pas peur. Si c’est plutôt sur le côté, c’est comme s’ils voulaient t’empêcher d’y toucher.

Évidemment, les tout meilleurs joueurs sont conscients de tout ça et essayent de t’embrouiller. Après il faut savoir faire la différence.

L’importance des tells a-t-elle changé ces derniers temps ? On dirait que les joueurs n’y font plus très attention.

C’est parce qu’ils ne savent pas le faire. Les jeunes transfuges du poker en ligne sont très bons en maths et savent déceler les cycles de mises, mais ils ne se regardent plus.

Ils viennent aux tournois avec des millions de mains d’expérience, mais zéro expérience du live. Ils n’ont pas passé ces milliers d’heures à regarder les gens et à les observer, alors que moi si.

Je peux remarquer quelque chose que tu fais quand tu bluffes, puis voir quelqu’un faire la même chose un peu plus tard. Peut-être que ça veut dire quelque chose. Peut-être que ça veut dire la même chose. Pas forcément, mais peut-être.

Les jeunes joueurs ne remarquent pas ça. C’est pourtant ce genre d’expérience qui fait la différence entre les bons joueurs et les grands joueurs.

Daniel Negreanu grimace
Etait-ce un reniflement ?

Les tells semblent donc être un mélange entre particularités individuelles et langage corporel universel. Est-il possible de les catégoriser ?

C’est possible, parce que certains signes sont plus susceptibles de signifier certaines choses. Lever le coude, par exemple, est généralement un signe d’agression, même en dehors du poker.

Les joueurs qui bluffent essayent souvent de ne pas attirer l’attention sur eux. Ils se raidissent et ne bougent plus.

Lorsqu’ils sont à l’aise, ils se comportent différemment. Après, il faut aussi prendre en compte les tells inversés. Les joueurs qui sont conscients de ça essaieront d’avoir l’air particulièrement à l’aise lorsqu’ils bluffent.

Quel est le plus important : les tells ou les cartes ?

Les deux sont importants. J’ai toujours un cahier avec moi en tournoi. Mon cahier des tells des joueurs. Je prends des notes sur tout un tas de joueurs.

Je te montre un ou deux exemples simples : Andrew Pantling « ne cligne pas autant des yeux quand il est en position de faiblesse ». Ou un autre joueur : « renifle bruyamment avant de miser. S’il sourit, il a probablement les bonnes cartes. » Encore un autre : « Quand il bluffe, il annonce sa mise comme une question. »

J’essaye d’avoir le plus possible de notes sur les joueurs pour que quand je joue contre eux, je puisse m’appuyer sur mon cahier. Beaucoup participent aux high rollers des EPT.

 

Voici la vidéo du coup incroyable de Daniel Negreanu, pour voir le champion en action :