Les tirades de poker dispensables pour tous
Le poker abonde de phrases toutes faites, des proverbes qui semblent convoyer des tonnes de sagesse. C'est le cas pour certains en effet. Nous avons même dédié un article à l'un d'entre eux.
Ce fut le cas pour « l'agression est rarement mauvaise au poker » de Mike Caro.
D'autres de mes favorites sont le « n'allez jamais vous ruiner dans un pot non-relancé » de Doyle Brunson, le « petites mains, petits pots, grosses mains, gros pots » (non-crédité), et le très populaire « Si au bout d'une demi-heure vous n'avez pas repéré le fish à votre table, c'est que le fish c'est vous ».
La plupart de ces citations à usage unique viennent des plus grands, ou se trouvent filtrées à travers la culture du jeu. Et comme tout aphorisme qui se respecte, ils sont admirables de propreté sur eux, efficaces encodages de profondes vérités.
Hélas, d'autres abondent dans les salles de poker et se posent rapidement sous l'égide de la sagesse, en étant pourtant bien plus communs et communément acceptés à grande échelle. J'aimerais en disséquer quelques unes pour vous.
J'espère que ce sera une bonne leçon de poker, et j'espère qu'aussitôt après avoir lu ceci, vous cesserez de les répéter.
1. « J'ai écrasé la partie la nuit dernière sur ____ » (complétez par la salle de poker ou le site en ligne de votre choix). Si vous avez « écrasé la partie », vous ne devriez pas vous donner tant de crédit pour autant. Personne ne mérite une accolade spéciale pour une seule grosse victoire.
Sur la salle où je joue, nous avons une école (métaphoriquement parlant) de semi-fish. Ce sont effectivement des joueurs raisonnables, pas particulièrement doués, pas vraiment affreux.
Le jeu est trop vaste pour supporter une véritable piscine ; ils seraient trop vite ruinés. Nos semi-poissons perdent simplement plus qu'ils ne gagnent, mais bien sûr sans eux le jeu se flétrirait.
L'un de ces gars écaillé a dû marcher sur un certain quelque chose sur sa route l'autre jour. Il toucha des cartes telles que vous ne le croiriez pas. J'ai pu donner un nouveau sens à la phrase « frappé dans la tête par le paquet ». Il est reparti avec deux racks de jetons verts et plus de 4000 chips de profit.
Pas mal pour un bleu. Alors qu'ai-je entendu de sa part la fois suivante où je l'ai vu ? J'ai entendu cet « écrasé la partie ». Et pas seulement l'avoir écrasée. Il semble maintenant penser qu'il est le meilleur joueur de la ville parce qu'il a enregistré l'un des plus gros gains que nous avons pu voir depuis des mois.
Intéressant. Il a été tellement chanceux qu'il ne croit en rien d'autre, ça devait être le talent alors.
Franchement, il n'a pas écrasé la partie. Il a juste été très chanceux. Et vous savez quoi ? Il n'y a rien de mal à ça. Il a touché deux brelans en étant impliqué dans de gros pots avec des paires inférieures. Il toucha une monstrueuse couleur runner-runner qui plia un brelan d'as floppé, et virtuellement toutes ses mains faites tinrent.
Si ce genre de choses vous arrive, gardez vos jetons calmement empilés et n'essayez en aucun cas de vous convaincre que vous êtes soudainement rentré en communication médiumnique avec le regretté Chip Reese.
Mon avis là-dessus : personne « n'écrase » le jeu en une simple session. Si vous enregistrez un gros gain vous avez été chanceux. Vous pouvez avoir bien joué (lorsque vous gagnez vous tendez à mieux jouer que lorsque vous perdez -sujet intéressant dont nous parlerons un autre jour- ), mais ce ne fut votre brillant jeu qui vous fit ressortir avec 1000 grosses blinds, ce fut la chance.
Si vous écrasiez réellement une partie, vous le feriez pour cinq grosses blinds ou plus par heure pendant au moins 500 heures -et ce n'est franchement même qu'un échantillon trop petit pour être confiant en un reflet de votre taux de gain réel.
On entendra d'autant plus jamais des joueurs qui gagneraient à ce taux dire qu'ils ont écrasé la partie.
2. « J'ai outplayé (surclassé) le gars sur cette main ». Celle-ci est le plus souvent entendue lorsque un joueur moyen se retrouve à la table d'un joueur respecté, notamment lorsque cet adversaire est un pro.
Lorsque vous entendez ceci, vous pouvez généralement reconstituer ce qu'il s'est passé. Il est rentré dans la main avec le pro, a fait une bonne lecture et conduit un bluff qui a poussé le pro à jeter la meilleure main.
Il pense alors que cela signifie qu'il a outplayé le gars. Et tout comme pour l'affaire de l'« écrasement de la partie », ce n'est vrai qu'en certaines circonstances superficielles, et faux au plus profond des autres cas significatifs.
Oui, vous l'avez dominé dans le sens où vous avez fait le bon move au bon moment et avez gagné sur une main qui n'était pas la meilleure. Alors quoi ?
Voici deux choses sur lesquelles réfléchir. Premièrement, les joueurs solides couchent la meilleure main bien plus souvent que les joueurs faibles. Il n'y a pas de honte à bazarder une main qui est peut-être la meilleure lorsque les conditions le dictent.
Le pot peut être petit, le joueur peut être hors de position, le jeu peut jusque là avoir contenu certains éléments ambigus rendant la lecture du bluffeur difficile, et ainsi de suite.
Deuxièmement, « outplayer » quelqu'un est comme « écraser la partie », dans le sens où cela ne se fait pas sur une courte période. Tout comme cela prend des centaines d'heures et des milliers de mains avant que quelqu'un ne puisse commencer à vraiment avoir le sentiment, sans ambiguïté, de dominer le jeu, cela prend tout autant de temps et d'expérience avant que quelqu'un ne puisse conclure de manière fiable qu'il domine un adversaire.
Je ne suis pas sûr de la provenance du terme « écrasé », mais le terme « outplayé » a été fameusement entendu dans le film Rounders (Les joueurs). Mike McDermott, le héros joué par Matt Damon (qui est d'ailleurs d'autant qu'on le sache un réel plutôt bon joueur de poker), sort Johnny Chan d'une main dans une partie de high-stakes au Taj d'Atlantic City.
Plus tard, il exulte car il pense qu'il est maintenant vraiment prêt pour le prime time puisqu'il a outplayé le grand Chan sur une simple main.
Lorsque j'entends quelqu'un dire qu'il a outplayé un autre sur une main, je pense à la même chose que disait Daniel Negreanu lorsqu'on lui demandait ce qu'il a pensé lorsque Phil Hellmuth s'est assis dans ses parties de cash game high-stakes : « hum hum ».
Faites-vous une faveur la prochaine fois qu'une de ces répliques (ou tout autre des nombreuses choses idiotes que les gens disent aux tables de poker) commence à aller de votre cerveau jusqu'à votre langue : taisez-vous.
Commentaires
0Personne n'a encore commenté cet article.