Peut-on faire face aux superordinateurs ?

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Jason Les, ce qu'il se fait de mieux après un super-ordinateur.

Il y a 200 000 ans, l’évolution a mis au monde l’Homo Sapiens en Afrique de l’Est. Et ce n’est pas rien.

Malgré une position très basse dans la chaîne alimentaire, l’Homo Sapiens est parvenu à voyager dans le monde entier, à tuer tout ce qu’il a croisé et à développer des capacités cognitives sans égales dans le royaume animal.

Aujourd’hui, nous régnons sur la planète. Mais cela n’empêche pas qu’on ne miserait pas sur un Homo Sapiens face à un tigre, un requin ou un gorille. Même s’il s’agissait de Brock Lesnar.

Si nous avons le pouvoir, c’est grâce à notre intelligence. Mais alors que se passe-t-il si une espèce plus intelligente que nous apparaît ?

Si l’Homo Sapiens est capable de générer un tel chaos par négligence, allant jusqu’à massacrer la planète, d’autres êtres vivants et nous-mêmes, alors qu’en est-il de cette nouvelle « divinité », comme Sam Harris décrit l’IA dans son Ted Talk Can We Build AI Without Losing Control over It (Pouvons-nous concevoir une IA sans en perdre le contrôle) ?

Cette question a tendance à rendre les gens très nerveux, surtout vu la vitesse à laquelle l’intelligence artificielle se développe, principalement en raison de Nick Bostrom dans What Happens When Our Computers Get Smarter Than We Are ? (Que se passera-t-il lorsque nos ordinateurs seront plus intelligents que nous ?).

Après tout, rien ne dit que nos dirigeants ont l’obligation d’être humains.

Pourquoi on ne peut pas arrêter l’avancée des IA 

D’après l’excellent article de Tim Urban The AI Revolution: The Road to SuperIntelligence (La révolution de l’IA : en route vers la super-intelligence), il existe trois stades dans le développement de l’IA, et nous en sommes actuellement au premier, qu’il appelle Artificial Narrow Intelligence (intelligence artificielle étroite) ou ANI.

Sandholm Les

L’ANI est partout autour de nous. J’en veux pour preuve Siri, Amazon Echo ou même les GPS. Ces IA sont capables de maîtriser une activité spécifique.

L’étape suivante est l’Artificial General Intelligence (intelligence artificielle générale), ou AGI. On atteint ce stade lorsque l’IA surpasse l’humain dans une large gamme d’activités.

La dernière étape est l’Artificial Superintelligence (super-intelligence artificielle), ou ASI, lorsque qu’une IA atteint un niveau d’intelligence que nous ne pouvons même pas concevoir.

Il est essentiel de comprendre que le progrès technologique est inéxorable. Pour toute personne ou tout pays qui choisirait d’arrêter de travailler sur l’IA en raison des dangers liés à son contrôle, il y aura une autre personne ou un autre pays qui prendra sa place.

Par ailleurs, les humains sont convaincus que le développement des IA a du bon. Imaginons que nous ayons des ASI. Il n’y aurait plus de maladies, la mortalité ne serait plus un problème et nous pourrions diffuser nos gènes dans l’univers.

Prenons l’équipe de l’Université Carnegie Mellon, Tuomas Sandholm et Noam Brown, créateurs de ClaudicoLibratus et Lengpudashi, trois ANI du poker qui ont fait face à des joueurs humains en heads-up de No-Limit Hold’em.

Je doute qu’ils souhaitent développer leur ANI en ASI pour dominer le monde. Alors comme eux, concentrons-nous sur les aspects positifs des IA dans le poker.

AlphaGo ou la liberté

Il y a un peu plus d’un an, DeepMind, l’équipe IA de Google, a créé une ANI conçue pour dominer les humains au jeu de go. AlphaGo a donc battu la légende sud-coréenne du go, Lee Sedol.

Google DeepMind

Le plus remarquable dans la victoire d’AlphaGo, c’est qu’elle est arrivée avec 10 ans d’avance sur les prédictions faites par les Homo Sapiens les plus intelligents.

C’est fini alors ? Un jeu qui survit depuis plus de 3 000 ans s’éteint parce qu’une IA a prouvé qu’elle pouvait battre les humains ?

Que nenni. Récemment, DeepMind a annoncé un projet de sommet sur le futur du jeu de go, en Chine, où des spécialistes des IA et certains des meilleurs joueurs de go du monde débattront du futur de la discipline.

Dans le cadre de ce sommet, AlphaGo sera confronté au numéro 1 mondial, Ke Jie, dans une série de trois matchs. Ce qui est intéressant, c’est que si l’on résumait ce qui a émergé à la suite de la victoire d’AlphaGo, on pourrait le faire avec les mots du joueur professionnel Zhou Ruiyang :

« La victoire d’AlphaGo nous offre une nouvelle liberté. C’est comme si aucun mouvement n’était impossible. Aujourd’hui, tout le monde essaye de trouver un nouveau style de jeu encore jamais vu. »

Libratus va-t-il nous libérer ?

De nombreux spécialistes du poker, dont moi, ont tenu des propos apocalyptiques depuis la victoire de Libratus face à Jason Les, Dong Kim, Daniel McAuley et Jimmy Chou en début d’année.

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"Ca ne pouvait absolument pas être un humain."

Encore il y a plusieurs mois, une autre ANI appelée Lengpudashi a largement battu une équipe de joueurs chinois lors d’une démonstration sur l’île d’Hainan.

Mais plutôt que d’extrapoler sur cette menace existentielle pour le poker, que pourrait-on en apprendre ? Si Ruiyang est persuadé que tout est possible grâce à AlphaGo, Les pourrait-il penser la même chose de Libratus ?

J’ai contacté Les et Dong Kim, deux des adversaires de Libratus (et de Claudico en 2015) pour voir ce que les humains pourraient apprendre des IA.

« Libratus était aussi bon parce qu’il avait une stratégie mixte très élaborée », m’a confié Les sur Skype.

« Il jouait des combinaisons de mains très spécifiques de manière différente, même avec un tableau similaire. Il avait donc toujours des mains dans son éventail. Il n’était pas affecté négativement par les cartes retirées, il en tirait même plus avantage que les humains. »

Était-ce vraiment différent de jouer 120 000 mains contre quelqu’un comme Doug Polk ou Ben Sulsky ?

« Le niveau était tel que ça ne pouvait absolument pas être un humain », estime Les, catégorique. « Avec une telle stratégie mixte et des mises aussi importantes, c’était un style de jeu unique, jamais vu.

Libratus a créé sa propre approche, sans tenir compte d’aucun biais humain. Il a créé un style de jeu absolument inédit. »

Libratus, l’équilibre

« Il me semble que « libratus » signifie équilibre en latin, et c’est exactement ça », explique Les. Libratus pouvait notamment bluffer constamment.

Matusow grimace
La plupart des humains ne sont pas comme ça.

« Les humains ne sont pas comme ça. Il y a toujours certains moments où on se dit qu’on ne pourra pas faire ça. Libratus, lui, savait qu’il devait bluffer, donc il pouvait le faire dans toutes les situations.

À l’inverse, il était très difficile à bluffer. Tout simplement parce qu’il n’a pas nos biais humains. Il sait qu’il doit suivre tel pourcentage du temps, donc il le fait. »

J’ai demandé à Kim et Les ce que les humains pourraient apprendre de Libratus, ce qu’ils pourraient incorporer dans leur jeu pour se rapprocher du style de jeu des IA.

Bien que la tâche soit herculéenne, tous deux ont trouvé quelques pistes.


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Les humains et l’IA un jour main dans la main ?

Nous pouvons donc apprendre certaines choses de Libratus. Mais que ce soit pour les humains ou pour l’IA, le problème qui se pose est celui de la puissance informatique.

Si Sandholm et Brown veulent transformer leur ANI en AGI, ils vont devoir attendre jusqu’à ce qu’il soit possible d’obtenir une puissance suffisante pour le faire.

D’après mes recherches, cela pourrait être le cas au cours des dix prochaines années. Quant aux humains, nous sommes limités par notre cerveau. À l’avenir, il se pourrait que nous ayons justement besoin de l’IA pour améliorer notre évolution intellectuelle.

Mike McDonald HoloLens
La prochaine étape pour s'entraîner ?

Si l’on prend par exemple le match Libratus vs Humains, Les et Kim nous ont montré qu’on peut tirer de belles leçons de tout ça. Mais sans la technologie qui va avec, il va être difficile de les assimiler.

« J’imagine que dans le futur, on verra des outils d’entraînement qui utilisent une meilleure IA », explique Les. « Cette technologie est en progrès constant, et lorsque nous pourrons les intégrer à des ordinateurs abordables, les gens pourront s’en servir comme aide à l’apprentissage.

Les gens me demandent toujours ce que je vais retenir de Libratus et intégrer à mon jeu. C’est précisément ce que je disais : sa stratégie est tellement complexe qu’il faut du temps et beaucoup de réflexion pour établir une stratégie cohérente. C’est là qu’une IA pourrait aider. »

Enfin, j’ai demandé à Les s’il pensait que les humains battraient un jour les IA. Et quel est le futur de l’IA appliquée au poker ? Les gens voudront-ils voir les meilleurs joueurs de heads-up face à Libratus ? Ou bien verrons-nous plutôt les humains et l’IA travailler main dans la main comme dans le Go ?

« Les humains ne pourront probablement plus battre l’IA », estime Les. « J’aime bien l’idée des compétitions humains vs machine, et si cela se fait dans le jeu de Go, pourquoi pas dans le poker ?

Aux échecs, même si l’IA est supérieure à l’humain depuis longtemps, la meilleure équipe possible est en réalité un tandem IA-humain. Peut-être que c’est quelque chose qu’on pourrait voir dans le poker. »

Ou bien Libratus deviendra tellement intelligent et blasé qu’il décidera que la meilleure manière de “battre les humains” sera de les exterminer.
Oups, désolé. Je n’ai pas pu m’en empêcher.

Alors selon vous, quel est l’avenir du poker et de l’IA ?

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