Pourquoi le poker n'est-il pas plus grand public ?

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Le Main Event des WSOP attire les foules mais les poker reste en marge des spectacles "grand public".

Le poker est partout. À la télévision, au cinéma, et même dans certaines de nos expressions. Et pourtant il n'est toujours pas vraiment grand public. Mais quelles en sont les raisons ?

Tout d'abord, il n'y a pas autant de nouvelles stars que pendant le grand boom du poker, et les gens sont plus susceptibles de reconnaître un Mike Matusow qu'un Jason Mercier, quels que soient leurs résultats.

Les fans ne se s'identifient pas non plus autant aux stars de la discipline qu'au début des années 2000, et cela ralentit la démocratisation du poker.

La gamme de sponsors disponibles à la fois pour les joueurs et pour les tournois est aussi relativement réduite, se limitant aux sites de poker, aux casinos, et à une poignée d'autres joueurs en ligne.

Et si d'autres disciplines un peu marginales comme le snowboard ont fait de gros efforts pour se populariser, les obstacles pour que le poker parvienne à en faire de même lui sont bien spécifiques.

Voici donc les différents facteurs qui ralentissent le développement du poker et auxquels la fameuse Epic Poker League espère remédier.

Les clés : un championnat professionnel et des fans impliqués

« Lorsque la personne qui gagne un tournoi comme le Main Event et qui est donc plus ou moins champion du monde est un gars que vous n'avez jamais vu et que vous ne reverrez peut-être jamais, on a un peu l'impression de régresser », confie Annie Duke, membre de l'Epic Poker League.
« 

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Annie Duke
Je pense que le talent devrait être récompensé et que les grands joueurs d'aujourd'hui devraient bénéficier des mêmes outils que les joueurs de ma génération », commente t-elle à PokerListings.

Annie Duke fait partie de la première génération de joueurs "stars", qui ont réussi à gagner une reconnaissance à la fois dans le monde du poker et aux yeux du grand public.

Sœur de la grande figure du poker qu'est Howard Lederer (actuellement dans les eaux troubles de l'affaire Full Tilt) et l'une des rares femmes à s'être fait une place dans le poker professionnel, Annie Duke était au bon endroit au bon moment lorsque le poker a explosé.

Et malgré sa participation à de nombreux tournois télévisés, c'est grâce à ses passages sur des chaînes de télé "généralistes" que l'Américain moyen connaît son visage. Elle a par exemple terminé deuxième dans l'émission Celebrity Apprentice et est passée dans des émissions comme Ellen ou le Colbert Report.

Elle a également écrit son autobiographie et apparaît aux côtés de Don Cheadle lors de nombreux galas de charité au profit de l'association Ante Up For Africa. Mais elle a aussi remporté 4,27 millions de dollars en tournois.

En résumé, elle a compris que l'horizon des joueurs de poker s'étend au delà du tapis vert, ou du moins que cela devrait être le cas.

« J'ai eu de la chance d'être là au tout début, quand on était qu'une centaine à chaque tournoi », explique t-elle. « Nous étions un groupe de joueurs relativement réduit, il était facile pour les fans de se sentir impliqués et d'apprendre à nous connaître. Ils voyaient toujours les mêmes têtes.

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Vanessa Selbst
Quand on a lancé Epic je me suis demandée qui sont les grandes stars du poker dans l'esprit de l'Américain moyen aujourd'hui, et en fait ce sont toujours les mêmes, ceux qui étaient là au début ».

Du coup des talents comme Jason Mercier ou Vanessa Selbst n'attirent que peu l'attention des médias, malgré une grosse domination sur le circuit. Et c'est d'autant plus surprenant que leur parcours est fascinant.

Vanessa Selbst n'est pas une "grinder" introvertie ou une joueuse folle qui aurait eu un coup de chance. Non, c'est une étudiante en droit (à Yale) de 27 ans, et qui préside la Queer Straight Alliance de son université en se battant pour l'égalité des droits.
Le reste de son temps, elle l'a ainsi passé à gagner 4,74 millions de dollars en parcourant le monde de tournoi en tournoi.

Propre sur lui, le jeune Jason Mercier nous vient de Floride et a battu tous les records, en gagnant plus de 7,6 millions de dollars depuis 2008.

Ces deux joueurs sont sponsorisés par PokerStars mais aucun n'a vraiment essayé de se faire connaître du grand public.

Du professionnalisme et un code de conduite

En plus de mettre en place une structure qui favorise l'implication des fans, l'Epic Poker League a présenté le tout premier code de conduite officiel du poker. Pour Epic, il s' agit d'un élément crucial afin de pouvoir attirer des sponsors généralistes qui pourraient élargir l'horizon des joueurs.

Stephen Martin est à la tête du comité d'éthique d'Epic Poker et l'un des principaux concepteurs du Code de Conduite. Ancien avocat, Martin a pris ce qu'il a pu apprendre de l'éthique dans le sport professionnel et dans le monde des affaires pour l'appliquer au poker.

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Stephen Martin, directeur du Comité de l'Ethique d'Epic.

« Nous essayons de professionnaliser le poker, mais de façon à ce que cela améliore considérablement la vie des joueurs professionnels », explique t-il à PokerListings. « Cela voudra dire plus d'opportunités, des prix plus importants, plus de sponsors, et d'autres choses qu'on associe traditionnellement à des disciplines plus populaires », ajoute t-il.

D'après Martin, le fonctionnement fermé de l'Epic Poker League offre les garanties suffisantes pour attirer les grandes enseignes. Mais il pense aussi que ce sont les joueurs qui auront le plus grand rôle à jouer.

« Ce n'est pas vraiment une question de discipline. Nous voulons seulement que les joueurs se conduisent – tant dans le domaine professionnel que personnel – d'une façon qui permette à la communauté entière d'améliorer au maximum son image. Cela implique quelques responsabilités, mais ceux qui doivent vraiment s'engager là dedans ce n'est pas Epic Poker mais les joueurs eux-mêmes. »

Martin n'hésite pas à s'inspirer d'autres sports et des progrès qu'ils ont pu faire pour écrire le futur du poker.

« C'est sûr que le poker a un petit côté rebelle, mais c'est aussi vrai du snowboard ou des X-Games. Au début, ils étaient vraiment très marginaux et anticonformistes. C'est intéressant de voir ce qu'ils ont pu accomplir en professionnalisant ces discipline et comment cela a bénéficier aux sportifs. »

Marcher sur les traces du snowboard

Malgré des différences plus qu'évidentes, le poker et le snowboard ont des trajectoires relativement similaires en tant que disciplines en voie de démocratisation.

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Pour Annie Duke, un des plus grands obstacles pour le développement du poker est l'image qu'en a le public.
Mais alors que le grand public a accueilli le snowboard à bras ouverts, il a gardé un peu ses distances avec le poker.

« Je pense que notre plus gros obstacle c'est la perception qu'ont les gens du poker », poursuit Annie Duke.
« Il n'y a qu'à voir la diatribe de Joan Rivers [dans l'émission Celebrity Apprentice] à propos de la véritable personnalité des joueurs de poker. Malheureusement beaucoup de gens pensent comme elle. Pour beaucoup, le poker a gardé un petit côté effrayant et clandestin. »

Ce problème d'image ne se pose pas pour le snowboard, et mis à part les dangers inhérents au fait de descendre une piste glacée attaché à un morceau de plastique, il est plutôt facile de s'y mettre.

Mais le boom du snowboard n'est pas arrivé par hasard.

« L'étape cruciale a été de se rapprocher de la télé généraliste », confie pour sa part Scott Birke, rédacteur en chef du magazine Snowboard Canada.

« Les marques ont vu qu'elles pouvaient gagner beaucoup d'argent en associant leur nom au snowboard, même si c'était une discipline un peu marginale », ce qui explique pourquoi on peut voir aujourd'hui un championnat national sponsorisé par le soda Mountain Dew.

Le snowboard a su utiliser ce qu'il manque encore au poker, les deux éléments clés étant une bonne image auprès du public, et la possibilité pour les fans de se sentir engagés aux côtés des tous meilleurs joueurs.

Le snowboard est ce que le poker aspire à être, et n'a pourtant pas eu à changer son image pour y arriver.

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Qui sera le Shaun White du poker ?
Comme le snowboard, le poker n'a finalement pas à renoncer à son anticonformisme et à son indépendance sous le joug des gros sponsors. En réalité, la démocratisation de la discipline et l'augmentation du nombre de supporters feront que les fortes personnalités pourront mieux s'affirmer.

« En réalité, les personnalités du snowboard sont encore plus fortes aujourd'hui, grâce au culte de la personnalité et à la possibilité de toucher le grand public », ajoute Birk. « Shaun White par exemple, qui est devenu une espèce de star complètement hors-du-commun, est un pur produit de la démocratisation du snowboard. »

Le pont entre le poker et le grand public se fera grâce aux nouvelles générations de joueurs pros et à des personnalités qui auront le même potentiel « cool » qui a permis à Shaun White de se retrouver sur des posters dans les chambres de tas de gamins.

Le poker a besoin d'un pro doué et futé. On a besoin de quelqu'un qui soit à la fois talentueux et cool pour que les fans l'apprécient et aient envie de l'imiter.

Des joueurs comme Tom Dwan ou Viktor Blom ont par exemple les épaules pour remplir ce rôle, et l'apparition de nouveaux championnats médiatisés comme celui d'Epic va peut-être leur donner la chance de le prouver.

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