Face au joueur adverse au poker : Qu'est-ce qu'il n'a pas ?

Tom McEvoy
"Mais bon sang qu'est-ce qu'il peut avoir... ?" Ou plutôt ne pas avoir.

Les standards de la stratégie du poker vous prônent de travailler sur la lecture de vos adversaires, pour apprendre comment les mettre sur une main (ou mieux, un éventail de mains).

Il s'agit d'un bon conseil, et d'un élément essentiel dans le répertoire de tout bon joueur.

Mais les choses vont au-delà de cette "lecture des mains", certaines étant simples, d'autres non. Commençons par ce qui est plus ou moins le plus évident. La "lecture" a trois niveaux :

1. Le niveau le plus basique est de vérifier la valeur de votre main. David Sklansky et Mason Malmuth ont été les premiers à fouiller la question.

Les deux hommes ont apporté une contribution significative au jeu lorsqu'ils ont développé leur "répartition" des mains basée sur leur valeur de jeu. Le système originel S & M n'est plus guère utilisé, mais l'importance de ce niveau de jeu est considérable.

2. Le niveau suivant est la lecture de votre adversaire, l'évaluation de la valeur de sa main. C'est ce niveau qui est généralement appelé "lecture de la main".

Comme le savent la plupart de ceux d'entre nous qui jouons régulièrement, c'est une compétence qui ne se développe pas particulièrement facilement, et je vais ci-dessous expliquer pourquoi.

3. Le troisième niveau, et le plus élaboré, implique de creuser dans la tête de votre adversaire. Une fois que vous avez décidé de comment jouer votre main, développé quelque habileté à lire les mains adversaires, vous devez être capable de savoir ce qu'ils pensent que vous avez.
Après tout, si vos adversaires sont suffisamment bons, ils seront également passés par les deux premières étapes.

Le troisième niveau va cependant au-delà de notre discussion d'aujourd'hui, qui se focalisera sur le deuxième niveau. Quelques bases heuristiques sont ici bien connues.

L'importance du concept de l'éventail de main

Premièrement, prenez acte de la situation en factorisant les éléments tels que la position, la taille des tapis, l'action préalable, et le style de jeu de votre adversaire.

Dario Minieri
Y a-t-il un maniaque à la table?

Deuxièmement, ayez la température de comment la table joue, et de l'impact que cela a sur les autres (et vous !).

Troisièmement, incorporez tout élément psychologique tel que qui a gagné et perdu, qui est en tilt ou sur le point de tomber de la falaise, qui joue avec confiance, qui sont ceux qui semblent réellement comprendre le jeu (même un petit peu).

Intégrez maintenant cette information pour mettre votre adversaire sur un éventail de mains, et laissez l'action subséquente vous aider à le restreindre. Plus vous pourrez vous concentrer sur de possibles mains, plus vos actions deviendront efficaces.

Notez que je n'ai pas dit « mettez votre adversaire sur une main ». Faire ceci équivaut à mettre des œillères à un cheval. Votre attention devient rétrécie ; vous vous focalisez sur une simple hypothèse. Si vous faites fausse route, vous êtes mal.

Vos adversaires joueront un éventail de mains significatif de manières identiques. Commencez par un vaste choix raisonnable de possibilités, et laissez l'action ultérieure supprimer celles qui ne collent pas.

Tout ceci est un bon conseil et une base pour la lecture des mains. Mais une question n'est pas posée ici :

« Qu'est-ce qu'il n'a pas ? »

Les meilleurs pros se posent cette question, alors que ce n'est pas vrai pour de nombreux joueurs de basses et moyennes limites. C'est un point également rarement débattu dans la littérature poker en général, en raison d'un effet psychologique intriguant appelé confirmation de préjugé.

Ce parti pris dans la pensée humaine, exploré en profondeur par Jonathan Evans de l'Université de Plymouth en Angleterre, se manifeste par une tendance irrésistible à rechercher l'évidence qui confirme les hypothèses que nous envisageons quelles qu'elles soient, et d'éviter des situations où nous pourrions avoir à les infirmer.

Ce parti pris n'est pas déraisonnable car logiquement, il n'est pas possible de prouver un cliché.

Supposez que j'affirme que les licornes n'existent pas. Vous me mettez en doute et insistez pour que je le prouve. Vous savez quoi ? A chaque fois que je regarde où les licornes pourraient être, j'échoue à tomber sur une. Vous dites « Hé, écoute gars, elles étaient là à l'instant mais se sont envolées lorsqu'elles t'ont entendu arriver. »

Vinnie Vinh
Vinnie voit des licornes mais cela ne veut pas pour autant dire qu'elles existent

Cela peut continuer sans fin... et la seule chose que je puisse faire est d'essayer de collecter autant de données que possible sur leur absence, qui puisse finalement vous faire abandonner l'idée d'essayer de me persuader.

Chercher l'évidence pour confirmer les suspicions

Mais les licornes peuvent bien toujours exister... et si vous en avez marre de parler de ce joli animal, remplacez-le par "Dieu" et vous pourrez voir comment cet argument a joué au cours des millénaires.

Donc afin d'éviter ce gâchis de logique, nous avons développé une confirmation de partialité. Si nous soupçonnons d'avoir raison, il est plus facile (et plus satisfaisant) de découvrir les données qui nous appuient.

Au poker, cela signifie qu'une fois que nous vous avons "mis sur un(e) (éventail de) main(s)", nous allons chercher l'évidence pour confirmer nos suspicions.

Joueur A met B sur une grosse paire. Le flop arrive avec des petites cartes non-coordonnées. B fait un continuation-bet. Si A veut des informations pour appuyer ses suspicions, il peut faire une mini-relance. Si B lui revient dessus, A présumera que cela confirme sa lecture et couchera sa main.

Lorsque ce genre de chose arrive, vous pouvez entendre A faire un commentaire du genre « Je savais qu'il avait au moins les dames, j'en étais sûr. »

Mais A peut avoir tort bien que l'approche qu'il a faite de la main ne lui laissera pas le découvrir. En s'attachant à sa lecture et en cherchant une confirmation, il ne reçoit pas d'alternatives.

Inversez la logique. Admettons cette fois que A pense à infirmer l'hypothèse de la grosse paire. Il peut simplement essayer de suivre le continuation-bet de B. Si B a une autre main (AK, connecteurs assortis), il sera improbable de le voir tirer une autre cartouche (à moins bien sûr qu'il n'essaie de contrer un jeu de floating (bluff à retardement), mais c'est une autre histoire).

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Arthur S. Reber

Vous saurez que ce genre de chose arrive si vous entendez A dire quelque chose du genre « je ne pense pas qu'il avait une grosse paire, il ne l'aurait pas jouée comme ça. »

Vous n'entendrez pratiquement jamais ce genre de remarque dans une partie à bas ou moyens enjeux. Si cela arrive, faites très attention à qui l'a faite.

Si vous êtes un peu confus avec tout ça, pas de problème. Jouer un jeu solide de niveau 2 est quelque chose de délicat. Ce n'est pas tant à travers la complexité de la stratégie ; c'est un dérivé naturel de notre constitution psychologique.

Nous ne sommes pas à l'aise pour formuler des hypothèses négatives qui ne peuvent être prouvées. Nous préférons confirmer nos suppositions et nous nous retrouvons à essayer de les infirmer maladroitement.

Mais si vous pouvez intégrer cet artifice, cela en vaudra vraiment le coup. Vous obtiendrez de meilleures lectures sur vos adversaires, et ajouterez une nouvelle bonne couche à votre jeu.

Bio de l'auteur de cet article :

Arthur Reber est un joueur de poker et un sérieux parieur de handicaps sur les courses de pur-sangs depuis quarante ans. Il est l'auteur de La Nouvelle Bible du Joueur et co-auteur du Jeu pour les Nuls. Ancien chroniqueur régulier pour Poker Pro Magazine et Fun 'N' Games, il a aussi contribué à Card Player (avec Lou Krieger) Poker Digest, Casino Player, Strictly Slots et Titan Poker. Il a présenté l'ébauche un nouveau cadre pour l'évaluation des questions éthiques et morales liées au jeu à l'invitation de la Conférence Internationale du Jeu et de la Prise de Risque.

Reber était jusqu'il y a encore peu professeur de psychologie au Graduate Center, dans la Cité Universitaire de New York. A noter parmi ses visites de chaires variées, celle de la communauté Fulbright à l'Université d'Innsbruck, en Autriche. Désormais en pré-retraite, Reber est aujourd'hui un érudit itinérant de l'Université de Colombie Britannique de Vancouver, au Canada.