Shane Schleger : « Nous sommes tous des toxicomanes »

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Shane Schleger s'éloigne peu à peu du monde du poker, mais est revenu sur le devant de la scène à l’occasion d’un article controversé publié dans le magazine Slate, à propos des drogues.

Dans cet article, intitulé “15 ans passés à fumer du crack”, Schleger fait son coming-out de toxicomane et décrit en détail son vécu en tant que tel.

L’article a fait l’effet d’un véritable électrochoc pour tous les gens ayant une vision stéréotypée des toxicomanes, et il s'agit là sans doute d'un récit auquel de nombreux addicts se sont identifiés.

Schleger présente également un podcast, Dope Stories, au côté de Pauly “Dr Pauly” McGuire (connu grâce à Taopoker), qu’ils décrivent comme “une discussion posée à propos des drogues”.

Le poker est un sujet récurrent du podcast : tout récemment l’ancien champion du monde Greg Merson est venu y parler de son passif avec les drogues.

Nous avons rencontré Schleger pour évoquer avec lui ses projets et bien sûr parler un peu poker.

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Shane Schleger aux WSOP 2012.


Comment se passe ta reconversion, de joueur de poker à journaliste/podcasteur ?

C’est super intéressant et je m’éclate, mais c’est aussi un peu flippant ! Un peu comme quand je me suis lancé dans le poker et que je pensais avoir un bon potentiel, mais que je ne savais pas si j’arriverais à décrocher de bons résultats.

Les gens ont l’air de beaucoup apprécier Dope Stories. Ca doit te faire plaisir, non ?

C’est très encourageant. On vient de ce lancer dans un projet qui n’en est encore qu’à ses balbutiements, c’est important pour nous d’avoir un retour : c’est ce qui nous permet d’avancer. On peut encore une fois établir un parallèle avec le poker : pour l’instant, nous sommes en train de grinder pour essayer de progresser. La partie véritablement satisfaisante arrive plus tard, quand tu t’es confronté à plus de joueurs et que tu as obtenu de vrais résultats.

La question que tout le monde s’est posée en entendant ton histoire, c’est de savoir si oui ou non tu as déjà joué au poker, en ligne ou live, alors que tu étais sous l'emprise du crack. Tu as expliqué dans le podcast que ce n’était jamais arrivé, les deux n’allant pas bien ensemble. Penses-tu qu’au contraire, certaines drogues peuvent permettre de mieux jouer au poker (Adderall, etc.) ?

Permettre de jouer plus, oui certainement. Permettre de jouer mieux en revanche, c’est difficile à dire. Personnellement, je n’ai jamais entendu d’argument permettant de dire que le cannabis permettrait de mieux jouer au poker, ce qui n’empêche pas qu'il y a beaucoup de joueurs qui aiment en consommer pour jouer. Certains diront sûrement que cela leur permet de mieux gérer l’aspect émotionnel du poker, notamment au niveau du tilt, ou tout simplement qu’ils s’amusent plus, mais je ne suis pas sûr que ça contribue positivement à leur jeu, non.

Quant à l’Adderall, d’après ce que j’en sais il s’agit d’une version médicale de la méthamphétamine, donc j’imagine que les bons côtés du speed (vivacité, sensation de créativité débordante) sont transférables au poker. Par contre je ne peux pas dire que j’aie vraiment testé.

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La drogue est omniprésente dans le monde du poker, le cannabis en tête. Cependant, il y a plein d’autres milieux (sports extrêmes, finance, show-business, etc.) où les drogues sont très répandues, voire acceptées. Penses-tu que le poker soit plus propice aux drogues que d’autres voies ?

C’est une question compliquée. Je pense que le poker est assez représentatif de la nature humaine, c’est juste que nous sommes plus ouverts que d’autres sur nos addictions. Peut-être que les gens qui jouent au poker se soucient peu du regard des autres par nature.

De toutes façons, tout est une question de point de vue. En écrivant cet article, je me suis rendu compte que beaucoup de gens qui évoluent en dehors du monde du poker considèrent encore le poker et les jeux d’argent comme une manière par essence malhonnête et dépravée de gagner sa vie. Alors que personnellement, je ne trouve pas que notre métier soit très différent d’autres professions basées sur l’investissement, la gestion et la prise de risques qui sont acceptées dans notre société.

De la même façon, la société estime raisonnable de boire deux tasses de café par jour ou un ou deux verres de vin pendant le repas, mais pas de fumer un joint avec la tasse de café ou de se faire une ligne de coke après le repas. Au final, tout ça n’a pas grand chose à voir avec la toxicité de la chose, c’est plutôt une question de perception.

Les gens ont un peu tendance à fantasmer sur “la bonne époque”, mais il est très réaliste de dire que les drogues/l’alcool/les excès faisaient alors partie intégrante du poker. Penses-tu que ton parti pris de parler ouvertement de la drogue est perçu différemment selon la substance et l’époque ?

Mon idée n’est pas de “défendre” la consommation de drogues, même si je pense que vous aurez compris qu’il est difficile de dissocier le poker des drogues. Ce que je veux, c’est pouvoir discuter de manière ouverte et objective de la consommation de drogues et aller plus loin que les poncifs habituels qui occultent énormément de choses. Je pense que c’est le meilleur moyen d’arriver à résoudre nos problèmes comportementaux.

Il est évident que le poker est un milieu propices aux excès, et pas seulement au niveau des drogues : nourriture, sexe, jeux... Ce n’est pas nous rendre service sur le long terme que d’ignorer cette réalité.

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L'ancien backer Haralabos Voulgaris.

Haralabob a récemment déclaré sur Twitter qu’il avait été l’un de tes backers et qu’il venait juste d’apprendre que tu consommais du crack. Bien que tu n’aies jamais joué après avoir consommé, ne penses-tu pas que ce soit un peu malhonnête que tes backers n’aient pas été au courant ?

J’en ai discuté en privé avec Bob après ces tweets, je lui ai expliqué que sachant qu’il me trouvait déjà idiot de fumer des cigarettes, je ne voyais pas comment aborder le sujet plus délicat de cette drogue très stigmatisée.

En ce qui concerne Bob en particulier, il faut savoir qu’à l’époque où nous travaillions ensemble les drogues dures n’étaient que très peu présentes dans ma vie. Lui en parler serait revenu à évoquer une activité illégale à laquelle je m’adonnais entre une et quatre fois par an et que j’estimais n’avoir quasiment aucun impact sur mes capacités intellectuelles. Je ne pense pas lui avoir caché d’autres aspects de mon vécu avec les drogues, donc j’espère vraiment ne pas l’avoir trahi. Mais c’est vrai que sachant qu’il s’est senti trahi a posteriori, si je pouvais revenir en arrière, je le lui dirais. J’ai au minimum menti par omission.

Par contre en ce qui concerne l’année dernière, où j’admets volontiers que je fumais trop de cocaïne, je pense que mon backer de l’époque a une vision globale de mon comportement et ne porte pas de jugement sur les décisions que j’ai prises dans ma vie personnelle. Je pense qu’il serait d’accord avec moi quand je dis que je n’ai pas l’impression que ma consommation excessive ait affecté mes performances au poker.

Tu as parlé d’un juste milieu entre la dépendance totale et l’abstinence. C’est un sujet relativement tabou, ou du moins difficile à aborder sans tomber dans les poncifs sur l’addiction. A ton avis, qu’est-ce qu’il manque aux gens pour envisager une consommation modérée de drogues ?

Peut-être que nous sommes tous des toxicomanes, chacun à notre niveau. C’est pour ça que j’aime bien faire des parallèles entre le café, l’herbe, la crytstal meth ou l’Adderall. Notre manière de penser est très très marquée par des stigmates très forts qui empêchent de faire avancer le débat. Comme le prouvent d’ailleurs certaines réactions à mon article, selon lesquelles je défendrais la consommation de crack. Il est vraiment difficile de s’exprimer dans la nuance dans un domaine comme la consommation de drogues, dont les gens ont tendance à avoir une vision encore très manichéenne.

Les réactions à ton article sur Slate ont effectivement été assez fortes, et souvent très tranchées, comme tu l’as dit dans ton podcast. Est-ce que tu as lu tous les commentaires ? Est-ce que certains t’ont particulièrement marqué ou ont abordé des aspects du problème que tu n’avais peut-être pas envisagés ?

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Le complice de Schleger, Dr. Pauly.

Je ne pensais pas que des commentaires allaient être aussi hostiles ou que ma personnalité toute entière serait évaluée à la lumière des stigmates associés à la consommation de crack, quand mon intention était au contraire de faire que les gens remettent en cause ces stigmates en s’appuyant sur mon vécu.

Je pense que beaucoup de gens évoluant dans le monde du poker ont plus facilement saisi les nuances de mon propos, probablement parce que notre profession elle-même a été beaucoup stigmatisée.

Dans le poker, les gens aiment en faire des tonnes et balancer des tas de noms et d’accusations diverses quand ce genre d’histoires sort. Est-ce que cela a été le cas pour toi ou les réactions ont-elles été plus positives parmi ton cercle de proches ?

Globalement, j’ai l’impression que les joueurs de poker ont été plutôt ouverts et compréhensifs. Je pense qu’il y a plusieurs raisons à cela, notamment la stigmatisation à laquelle beaucoup ont dû faire face dans le cadre du poker.

Les cures de désintoxication et les programmes du type Narcotiques Anonymes sont les réponses quasi systématiques lorsqu’on parle d’addictions. Penses-tu qu’ils constituent une solution ? Ou bien la vie d’un joueur de poker (par exemple) est-elle trop compliquée pour que cela soit si simple ?

Tout ce qui peut permettre de mener une vie plus saine a un intérêt. Comme je l’ai dit dans l’article, je pense que beaucoup de ce qu’on entend dans ce genre de structures est très intéressant. Ce que je conteste, c’est la notion qu’elles sont seulement utiles aux gens qui ont touché le fond et qui doivent à tout prix atteindre l’abstinence totale. Personnellement, je ne me vois pas du tout participer à ce genre de programmes, pourtant je pense avoir des choses à dire en ce qui concerne les addictions et leur traitement.

Est-ce que tu te vois continuer à jouer au poker dans le futur ? Es-tu satisfait de ce que tu as accompli ?

J’espère que le poker restera toujours un de mes hobbys ! Je voudrais garder un haut niveau et continuer à jouer de temps en temps. Je veux revenir à ce qui faisait du poker un jeu et pas du “travail”. L’idéal serait d’intégrer le poker à ma vie plutôt que d’adapter ma vie à une carrière de joueur de poker à plein temps.

 

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