Arrêtez de vous plaindre ! - De l'erreur de pleurer après des bad beats au poker

Jeff Madsen victime d'un bad beat et prêt à se plaindre

Aujourd'hui, nous allons nous pencher sur les mécanismes psychologiques qui entrent en jeu lorsque vous râlez, pleurnichez ou rouspétez contre vos bad beats.

Le sujet des bad beats a été usé jusqu'à la corde sur les chats et autres forums de poker. Tout le monde est d'accord :

I. Les gens ne se montrent jamais aussi compatissants que vous pensez le mériter.

Mais aussi, et surtout :

II. Vous plaindre de vos mésaventures à la table de poker est fort susceptible de vous retomber dessus, et vous vous en prendrez plein la tête en retour.

Ma première remarque est évidente. Personne ne compatit parce que personne n'en a rien à faire ! Cette histoire de jeu exceptionnel battu par un 2-outer est arrivée à tous les joueurs de poker du monde, donc il est normal qu'ils s'en foutent que cela vous soit arrivé à vous. Moi, ça m'a toujours embêté, ces joueurs qui n'arrêtent pas de raconter ce genre d'histoires et qui, comble de tout, n'écoutent même pas les miennes.

Du coup, j'ai instauré une règle. La première fois, j'écoute et je hoche la tête. Mais c'est leur seule opportunité. S'ils essayent de récidiver, je leur tends une carte que j'ai toujours avec moi. D'un côté, on peut y lire :

Joueur éliminé d'un tournoi de poker sur un mauvais coup (bad beat)
Cela ressemble à la tête de quelqu'un qui va chercher du monde pour pleurer d'une histoire de bad beat.

"Votre histoire de bad beat m'a vraiment touché. C'est la première fois que j'entends une histoire aussi poignante. Veuillez agréer l'expression de ma compassion la plus sincère. Maintenant foutez-moi la paix et tirez-vous."

Et pour être sûr qu'ils aient bien compris, je la retourne pour qu'ils puissent lire :

"Désolé, vous m'avez manifestement pris pour quelqu'un qui en a quelque chose à faire. Voilà 50 centimes. Allez appeler quelqu'un qui ne s'en fout pas."

Foutez-moi la paix avec vos histoires de bad beats !

Voilà, c'est une manière comme une autre de rendre amusant quelque chose d'assez chiant. Mais c'est surtout sur ma deuxième remarque que je veux insister.

D'un point de vue psychologique, ces histoires de bad beat et les réactions qu'elles entraînent sont très intéressantes. Faisons quelques simulations en partant de situations "réelles".

Cas n°1 - Un bad beat arrive à une personne neutre = Une tornade a rasé sa maison et bousillé sa voiture. Ici, sa souffrance engendre la compassion, les gens s'identifient à sa peine.

Ses voisins, ses amis et des inconnus se rassemblent autour de lui pour le soutenir. S'il se plaint de l'injustice qu'il vient de subir, ils écouteront et compatiront. Personne ne doute de sa sincérité, personne ne lui souhaite d'autres malheurs.

Cas n°2 - Un bad beat arrive à un membre d'une minorité discriminée = L'ouragan Katrina ravage la Nouvelle-Orléans en 2005. Les populations défavorisées de la ville ont subi les plus gros ravages. D'abord, leur souffrance a suscité l'inquiétude et le soutien.

Mais ensuite, leurs plaintes à propos de l'injustice dont ils avaient été victimes ont souvent suscité des réactions méprisantes et teintées de préjugés. Ces réactions ont choqué beaucoup de monde.

Mais pas les spécialistes en psychologie. Cela fait longtemps que l'on sait que les individus ou groupes victimes de discriminations suscitent, lorsqu'ils souffrent, non pas la compassion et le soutien, mais d'autant plus d'acharnement. Lorsque nous n'apprécions pas la personne qui souffre, nous avons peu de scrupules à intensifier cette souffrance.

De la compassion au mépris

Phil Hellmuth champion des bad beats
Phil Hellmuth, le champion toutes catégories des pleurnicheurs ?

Récemment, les travaux de Roland Imhoff ont même montré que cela se produisait même lorsque l'on n'avait pas forcément de sentiments défavorables envers ceux qui souffrent.

Je pense que vous voyez où je veux en venir avec tout ça.

Les râleurs et autres pleurnicheurs finissent par être traités comme une minorité discriminée.

On se met brièvement à leur place, on peut même ressentir un peu de compassion, mais en fait on les voit comme des créatures faibles et pathétiques qui n'ont pas encore compris comment marche la vie - ou le poker. En gros, ils méritent ce qui leur arrive.

Donc même lorsque le mec que vous avez choisi comme victime de vos pleurnicheries a l'air de compatir, ce n'est probablement pas le cas. Il est même sûrement en train de vous mépriser de plus en plus et de se demander comment vous faire un mauvais coup quand il en aura l'occasion.

Donc, pour un joueur de poker, la leçon est simple. Plus de pleurnicheries. Les histoires de bad beat, c'est terminé. Parce que non seulement personne ne compatira, mais en plus votre réputation et votre image en souffriront et vos adversaires auront tendance à s'acharner sur vous.

Il y a un bon côté à tout ça ? Oui, mais il est un peu plus difficile à voir. Il est possible d'utiliser vos pleurnicheries comme une arme pour faire sortir les autres de leurs gonds, leur donner envie de s'en prendre à vous.
Or, au poker, vouloir "démolir" quelqu'un est une erreur fatale qui provoque le plus souvent de grosses bêtises et empêche de se concentrer sur les choses importantes.

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6 raisons pour vouloir arrêter de vous plaindre de vos bad beats

Allen Bari garde sa colère pour lui

Cette seconde partie je l'écris dans l'esprit des 12 étapes. Oui, oui, les fameuses 12 étapes que doit suivre un alcoolique repenti pour s'en sortir sur le long-terme.

Comme au départ de chaque « chemin long et torturé », je fais le premier pas : la confession.

Je suis un râleur repenti (ou presque). J'étais au panthéon des pleurnicheurs.
Je me tapais la poitrine en dirigeant vers le ciel mes hurlements contre les terribles choses qui m'arrivaient à la table de poker.

« Monsieur », m'a-t-on un jour dit (avec un sourire maléfique), « avec le fromage que vous nous faites, vous ne voulez pas un peu de pain ? »

Après deux heures assis à attendre que mes fesses s’incrustent dans la chaise, j'en arrivais à montrer mes 8-3 ou J-2 à mon voisin de droite pour essayer de glaner un peu de compassion.

Deux heures de plus et j'étais en train de grommeler à propos de telle ou telle main que j'avais perdue.

Deux autres heures et là j'étais déprimé et ruiné.
Une faille ? Moi ?J'ai commencé à changer il y a trois ou quatre ans (ces choses-là prennent du temps).

Un pote, joueur professionnel pendant des années, m'a pris à part et m'a dit : « Tu sais prof (le surnom qu'il me donnait à l'époque et que certains me donnent encore), il y a une énorme faille dans ton jeu. »

« Quoi ?! », ai-je répondu, « Une faille ? Moi ? »

Après m'être mordu la langue pendant 10 secondes pour essayer de ne rien de dire de méchant ou d'incisif, je ravale ma fierté et lui demande humblement ce qu'il veut dire.

Phil Hellmuth pas joyeux et prêt à râler après un bad beat
Imaginez combien de bracelets en plus s'il n'avait pas tout le temps fait la moue.

« Tu râles », m'a-t-il dit, « Il faut que t'arrêtes de te plaindre toutes les cinq minutes. Ca bouffe complètement ton jeu. »

En tant que joueur de poker relativement bon, je sais reconnaître une défaite quand j'en vois une, alors j'ai arrêté d'être sur la défensive et on est allé passer deux heures au bar le plus proche autour de quelques bières.

Et en tant que bon psychologue, j'ai ouvert bien grand mes oreilles et j'ai bu ses paroles.

Voilà donc ce que mon pote m'a expliqué :

1. Quand tu te plains, tu n'es plus aussi concentré sur le jeu

C'est une distraction et au final tu ne fais plus assez attention aux éléments importants du jeu.
Pendant que t'es occupé à montrer ta 503ème main pourrie à ton voisin de droite, tu ne remarques pas que le mec assis à deux sièges de toi sur la gauche relance exagérément pré-flop depuis un moment.

Et pourtant c'est quelque chose qu'il est très, très important de savoir pour déterminer de quel type de main tu as besoin et comment tu vas la jouer quand tu finiras par miser.

2. Râler à haute voix, c'est en informer tout le monde

Bon, clairement ce genre de manifestations n'est pas rare autour des tables de poker, mais on peut difficilement imaginer plus handicapant financièrement que de rouspéter continuellement.

Les autres joueurs le remarquent et te prennent pour cible. Et une fois qu'ils commencent, tu deviens une proie facile.

Les joueurs malins vont essayer de profiter de ton état. Ils vont jouer de manière plus agressive, en particulier avec un tableau lourd en tirages.
Et comme tu t'es mis en mode « tout est contre moi », tu penseras qu'ils ont un super tirage lorsqu'ils misent sur ces mains et tu finiras par jeter une main gagnante.

Allen Kessler
Quand votre image à la table part aux toilettes.

Ils n'hésiteront pas non plus à jouer des mains plus risquées comme 7-5 ou Q-4 parce qu'ils savent que si ça marche, ça aura un impact plus important sur toi que sur les autres joueurs.

L'EV de ces mains a priori pas terribles augmente lorsqu'elles sont jouées contre toi, ton attitude pousse donc tes adversaires à t'attaquer.

3. A force de concentrer toute ton énergie sur les mains pourries que tu reçois, tu ne vois même pas que certaines pourraient s'avérer utiles dans certaines situations

Si tu joues au No-Limit Hold'em à bas enjeux (ce à quoi je joue en général), tu peux à l'occasion jouer des mains comme 9-7 en position tardive, ou relancer en début de parole avec un 5-5.

Mais si toute ton énergie psychique est passée à te plaindre du fait que tu ne reçois que des mains comme 9-7, tu vas manquer quelques opportunités qui ont une EV (espérance de gains) positive à long-terme.

4. En faisant ça, tu balances ton image de marque à la poubelle

Tu apparais comme un amateur et la moindre faiblesse dans ton jeu (autre que celle sur laquelle on s'attarde ici) est magnifiée.

Tes adversaires ne respectent plus aucun de tes choix de jeu et quand tu finis par avoir une bonne main et que tu mises en conséquence, tout le monde jette.

En bref, tu deviens le pire des joueurs : le « weak-tight » (serré faible).

5. En te plaignant constamment de ta malchance tu te conduis comme un exemple classique « d'individu impuissant »

Il s'agit d'une condition bien connue en psychologie et qu'on appelle « l'impuissance apprise. »

C'est ce qui arrive lorsque quelqu'un, à force d'être battu encore et encore (que ce soit littéralement ou métaphoriquement), finit par penser que rien de ce qu'il puisse faire ne va améliorer la situation.

Une fois dans cet état, il devient très compliqué d'en sortir.

Un joueur de poker énervé et prêt à perdre ses nerfs
Vous ne vous ferez pas d'amis et vous ne vous amuserez pas.

Se concentrer sur les mauvais côtés ne fait que rendre les choses d'autant plus difficiles à surmonter. Et c'est d'ailleurs vrai pour beaucoup d'autres choses dans la vie.

6. Tu n'auras pas beaucoup de potes, et tu ne t'amuseras pas

Soyons clairs, la plupart d'entre nous ne sommes pas ici pour remporter notre loyer.

On est là pour faire un petit poker, profiter de notre temps libre avec quelques amis et s'amuser. Et c'est un peu difficile de s'amuser quand on passe son temps à râler.


Voilà en gros tout ce que m'a dit mon pote.

Sans être un expert en psychologie, il s'est avéré très intuitif dans ce domaine. Je lui suis très reconnaissant de m'avoir guidé sur le chemin de la guérison.

Allez, plus que 5 ou 6 étapes pour que je sois finalement complètement guéri...

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