Nicolas Proust : « Je ne veux pas me prendre pour un super-héros. »

Nicolas Proust Portomaso2

On dit des vainqueurs qu’ils ont quelque chose en plus. Chez Nicolas Proust, vainqueur de la Battle of Malta 2015, ce serait sans doute le travail, l’esprit de compétition et l’humilité.


Nous sommes allés à la rencontre de Nicolas quelques jours après son magnifique sacre devant 1803 autres joueurs, afin de mieux faire connaissance avec le joueur de poker, mais aussi l'homme.


Tout d’abord bravo encore Nicolas. Qu’est-ce qui t’aura décidé de participer à la Battle of Malta ?

J’étais venu pour le festival de l’EPT mais j’ai des amis qui habitent ici et qui m’avaient énormément parlé de la Battle of Malta. C’était ce tournoi que je voulais faire, d’autant qu’on m’avait dit que le niveau n’était pas "fou". La tranche de buy-in à 500€ me semblait aussi idéale.

J’ai déjà eu la chance de me qualifier sur des EPT, et je me suis rendu compte que le buy-in influe sur ta façon de jouer, que ce soit au niveau du coût ou des paliers de gains.

Qu’as-tu pensé du tournoi ?

Je me suis régalé. C’est un tournoi convivial, on rigole bien aux tables. En plus je connais plein de monde ici, donc tu ne passes que des bons moments.

Qu’est-ce qui t’a le plus plu,  par rapport à d’autres ?

Le fait d’être ici à Malte déjà, je me sens bien et ça joue beaucoup. Le prizepool également qui était énorme par rapport au buy-in, avec en plus une belle structure, et des joueurs qui sont là pour jouer aussi. Tu peux faire des choses que tu ne ferais pas forcément dans d’autres tournois. Là il y a juste la pression qu’il faut pour pouvoir jouer. C’est le tournoi idéal pour franchir un palier.

Tu as donc 29 ans et tu as été coach de tennis. Peux-tu nous en dire plus sur ton parcours ?

J’ai passé un bac technologique, au début je voulais faire de l’informatique. Ensuite j’ai fait un BTS et je suis parti en Fac d’informatique pour faire un Master. Et puis j’ai tout arrêté, je ne me voyais pas passer toute ma vie derrière un ordinateur. Au final c’est assez ironique (rires). Disons que je ne voulais passer ma vie dans un bureau.

Nicolas Proust
De l'informatique, au tennis, au poker.

Du coup j’ai passé mon diplôme d’entraîneur, pour revenir dans mon sport, puisqu’en parallèle je faisais du tennis. Je voulais en faire à haut niveau, mais j’ai commencé tard, je n’avais pas le niveau pour, et me suis blessé donc j’ai dû arrêter de jouer.

J’avais ouvert une section dans un club, où j’étais chargé de préparer des joueurs à la compétition, en plus de m’occuper de la section loisirs pour le grand public. J’ai fait cela pendant 5-6 ans.

Ça fait tout juste 1 an que je n’ai plus de travail. J’avais le projet d’une année sabbatique à l’étranger, voir autre chose et aller apprendre l’anglais en Australie. J’avais même trouvé un travail pour y donner des cours. Mais le projet est tombé à l’eau et du coup je ne suis pas parti.
Or la saison avait commencé et il n’y avait pas moyen de retrouver un club. Du coup il ne me restait plus rien sauf le poker (rires).

Ça ne s’est pas super bien passé au début, je n’étais pas très bien et je n’avais pas forcément envie d’en vivre non plus. Je n’étais pas prêt dans ma tête à faire que ça.

C’est l’argent qui t’a finalement décidé ?

Non parce que j’ai toujours été conscient que le poker n’est pas de l’argent facile, et qu’il est aussi difficile de gérer son argent pour jouer et pour vivre.

Il y a des avantages : déjà cette liberté, ça n’a pas de prix. Rien que le fait de pouvoir aller où on veut quand on veut, c’est quelque chose que je ne pouvais pas faire quand j’avais un employeur. Mais il y a aussi beaucoup de contraintes, dont l’isolement.

Je ne voulais pas me prendre pour un super-héros si je n’en étais pas capable. Je ne joue que depuis 3 ou 4 ans et les quelques performances que j’avais faites depuis, je pouvais très bien juste être en good run.

Nicolas Proust
"Je ne pouvais pas abandonner comme ça."

Qu’est-ce qui t’a motivé à te dire « je persévère » au lieu de « je lâche tout » ?

Il y a deux mois j’étais prêt à tout lâcher justement, arrêter le poker et retrouver un boulot. J’avais fait des demandes ici d’ailleurs, pour travailler dans des boîtes de jeu.

Mais après il a fallu faire un choix. Je n’avais toujours pas trouvé de travail or j’avais passé beaucoup de temps sur l’ordinateur, à apprendre. Pour mon ego, je me suis dit que je ne pouvais pas abandonner comme ça. J’avais déjà fait cette erreur au niveau du tennis indépendamment de la blessure…

A partir de ce moment-là c’est allé mieux, en live et sur Internet, et puis je gagne la Battle of Malta !

Comment as-tu découvert le poker ?

Avec des amis, pendant une tournée de tennis. On avait une mallette, c’était l’époque de Bruel et du World Poker Tour. Je me rappelle chacun avait ses propres règles, un peu comme à la contrée (rires).

Le poker en ligne c’est venu quelques années plus tard, un soir où je m’ennuyais (rires).

Mais j’ai eu un problème, c’est que j’ai monté rapidement de l’argent… en faisant n’importe quoi. Le niveau était faible. J’ai dû gérer des parties que je ne me permets même pas de jouer maintenant, comme la NL1000 en cash games. Evidemment j’ai fini par tout perdre.

J’ai commencé à m’y mettre sérieusement quand un collègue m’a montré ce qu’était Sharkscope. C’est là que j’ai vu que je perdais 2000 ou 3000€, ce qui pour moi était énorme. Il était hors de question pour moi de perdre une telle somme dans un jeu de cartes.

On imagine que tu t’es ensuite documenté.

J’ai acheté deux livres. D’abord un qui m’a rapporté beaucoup d’argent, le Kill ElkY 1. Vraiment génial pour les bases en tournois. Et puis j’ai acheté les deux autres volets, puis d’autres livres.

Quel est ton jeu de prédilection ?

Nicolas Proust et Henrik Jacobsen
"Mon truc c'est les tournois : un tas de joueurs et que le meilleur gagne."

Les tournois. Le cash game ça m’ennuie vite. Tu attends essentiellement les pigeons et tu les rackettes sur le long terme. Ce n’est pas trop mon état d’esprit, moi je suis plus dans la compétition : un tas de joueurs, et que le meilleur gagne. C’est plus fun, et je trouve ça plus sain d’esprit.

Après le cash game ça devient intéressant sur les plus hautes limites. Là les joueurs ne sont plus dans cette optique-là car il n’y a plus de fish.
Je serais le premier à vouloir me mesurer à des pointures pour le jeu, mais je n’ai pas l’argent pour.

L’esprit de compétition que tu as acquis au tennis t’aide beaucoup au poker on imagine ?

Complètement. Les tournois de poker comme de tennis se rapprochent énormément. Les points d’inflexion que l’on a dans un tournoi de poker ils existent pendant un match de tennis, à 4 partout ou 4-3 par exemple ou au tie-break. Il y a des moments dans le match où ton jeu doit changer, dans l’état d’esprit. Au poker à un moment donné c’est pareil. Il va falloir être un peu plus agressif, prendre des décisions un peu meilleures, prendre des risques. Pour montrer que tu es là.

Il y a plein de situations comme ça qu’on retrouve dans le poker, juste sous une autre forme.

Le mental aussi ?

Le mental y fait. Le poker est un sport solitaire, comme le tennis. Quand tu perds tu perds tout seul, même si tu as des amis pour t’encourager autour. Il faut donc toujours savoir se recadrer.

Qui sont tes modèles au poker et au tennis, qui t’inspirent plus particulièrement ?

Marat Safin était mon idole. Après ce n’est pas non plus le joueur parfait parce qu’il a un grain dans la tête, même s’il avait un tennis de rêve.

Marat Safin
Marat Safin : un modèle.

J’aime beaucoup aussi Gustavo Kuerten, pour ce qu’il dégageait en plus de son jeu.
Dans la combativité j’aimais bien Agassi, pas tant pour son jeu mais c’était un monstre de persévérance, de travail et d’envie comme Nadal aujourd’hui. C’est l’état d’esprit ultime que tu peux avoir dans le sport.

Au poker il y a des joueurs qui m’impressionnent. Je n’ai pas tant regardé de tables à la télé, mais sur Internet au niveau de la régularité, il y a des joueurs incroyables comme Romain « neuville25 » Baert ou Chris Moorman. Moorman c’est le genre de mec avec qui j’aimerais bien passer une heure juste pour qu’il me raconte comment il a pu en arriver là.

Quelle est ta plus grande force ?

L’esprit de compétition est obligatoire, après est-ce que c’est ma plus grande force je ne sais pas.

Je suis quelqu’un d’assez lucide et je pense que ça m’aide aussi. Si tu n’as pas cette lucidité quand tu gagnes quelque chose, tu as vite fait de te croire meilleur que les autres. Et quand ça arrive tu ne travailles plus et tu ne progresses plus. Et c’est là que ça commence à merder.

Pour en revenir au tournoi, ce qui m’a frappé c’est qu’on t’a senti très serein tout le long, même quand tu étais à une carte de l’élimination. Toujours très cool, aucun stress apparent.

Je l’ai senti et ça m’a fait bizarre. J’en ai parlé à mes amis d’ailleurs et ils n’avaient pas fait spécialement attention.

Quand je call avec A-5 et que Van Ravenswoud me montre les as, dans ma tête je sais très bien que c’est perdu, mais je me suis même pas levé.

Je n’avais que 2 backdoor possibles mais pas une seule fois je me suis dit que le tournoi était fini (rire). Peut-être que j’étais trop concentré, peut-être que là à ce moment-là c’était un manque de lucidité. Peut-être que j’étais trop sûr de moi…

Nicolas Proust en finale de la Battle of Malta
"Je savais que le tournoi était pour moi."

Déjà la veille dans ma tête le tournoi il était pour moi. Après ça reste très subjectif mais c’était mon état d’esprit, je revenais pour gagner.

Quelque chose qu’on m’a appris au tennis, c’est que quand tu as un objectif, de toujours te fixer un objectif plus haut, car il est très rare d’atteindre son objectif.
J’étais 9è/10 au démarrage de la table finale de toute façon donc je n’avais rien à perdre.

Mais tu n’as même pas explosé de joie non plus.

D’une part je ne voulais pas mettre mal à l’aise le joueur, à qui je craquais les as à 9 joueurs restants. Par respect pour lui. Et puis je voulais surtout rester dans mon tournoi.

C’est plus par respect ou tu es quelqu’un qui intériorise aussi ?

C’est un peu des deux. J’intériorise la plupart du temps. Et surtout ce n’était pas le moment de partir en éclats, un peu comme le chip leader Uri Gilboa qui a finalement tout perdu derrière, parce qu’il était dans l’émotion tout le temps. Tu ne peux pas jouer dans l’émotion.

C’est comme au tennis, à un moment donné il faut que l’émotion tu la gardes, et que tu te concentres sur ce que tu as à faire. Tu te canalises et tu te feras plaisir après.

C’est quelque chose que tu as appris au tennis justement ?

Ça je l’ai appris au tennis oui, dans le sport. J’ai fait du travail mental. C’est quelque chose qu’on t’apprend et qu’il faut absolument apprendre à gérer.

On le voit d’ailleurs dans tous les sports, avec tous les grands champions. Un mec comme Federer il ne bronche pas ! Ce n’est pas pour rien qu’il arrive à jouer à un niveau aussi élevé aussi longtemps. Pareil pour Djokovic. Sauf après le match.
Certains arrivent à lâcher de petites parcelles d’émotions quand même, puis à se re-concentrer rapidement. Moi je n’en suis pas forcément capable, c’est pourquoi je préfère garder ma concentration au maximum.

Nicolas Proust
"Au poker comme au tennis il faut savoir canaliser son émotion."

Tu n’as jamais douté dans tout ton tournoi ?

Pas forcément, hormis peut-être les 30 premières minutes je n’étais pas forcément très bien, pas très à l’aise. Le temps de se faire à la table, de se mettre dans le tournoi.

Là où je suis content de mon tournoi c’est que j’ai osé faire des choses que je n’aurais pas osé faire dans d’autres tournois live. Mon jeu s’est vraiment rapproché de mon A-game en ligne, et c’était vraiment positif. La Battle of Malta m’a permis de me prouver que j’étais capable de bien jouer même en live.

L’EPT Deauville (63è en février NDLR) avait pour moi été un gros regret, qui me reste toujours en travers de la gorge. C’était mon deuxième gros tournoi après le PCA. J’aurais pu y faire tellement mieux...  J’avais joué un coup énorme contre Benjamin Pollak, mais avec la pression des caméras et l’inexpérience, je n’étais pas allé au bout de mon raisonnement, et j’avais fini par faire un call aberrant.
A chaque fois que je joue un coup important je repense à ce coup-là.

Le gros soutien que tu as reçu a aussi beaucoup joué on s’en doute.

Carrément. J’ai reçu des tonnes de messages. Les amis, la famille, les potes grinders, ... Je les ai pas lus pendant le tournoi parce que je voulais vraiment rester concentré, et que ça sonnait tout le temps, mon téléphone, ma tablette toutes les 5 secondes (sourire)… Quand je suis rentré j’ai vu que j’avais des centaines d’appels, notifications, textos, c’était fou.

Je pense que le plus beau là-dedans, c’est tout ça. Tous ces messages, tout ce que tu as pu partager avec ceux qui étaient dans le rail notamment à la fin. C’est peut-être ce que je vais retenir le plus de ce tournoi.

Tu joues pour des choses comme ça. Dans le tennis je jouais pour ça aussi. Jouer des grands matchs, avoir des gens qui te soutiennent, qui vivent le match avec toi.

Nicolas Proust victorieux de la Battle of Malta
"Tu joues pour vivre des choses comme ça."

Si on arrive à avoir ça sur un tournoi de poker, ça veut dire que le poker peut transmettre des choses et marchera tout le temps, au même titre que n’importe quel autre sport.

On se prépare spécialement pour un tel tournoi à plus de 1000 joueurs ?

Je n’ai pas fait de préparation particulière, par contre dans l’état d’esprit je savais comment j’allais le jouer. Je savais qu’il fallait que je monte une tonne de jetons rapidement, pour marcher sur le plus de tables possible et aller le plus loin.

Après j’ai fait attention surtout à bien dormir, à me lever suffisamment tôt avant le tournoi pour être bien réveillé, et surtout pas me coucher trop tard. Je l’avais déjà fait avant et tu sens tout de suite la différence. Parce que quand tu es vraiment concentré toute la journée, à la fin de celle-ci tu es épuisé. Et si tu n’as pas bien dormi, que tu n’es pas bien préparé, une petite erreur est vite arrivée, et peut te coûter ton tapis.

On sent que tu es quelqu’un de perfectionniste.

C’est aussi ce qu’on m’a appris dans le tennis, dans la compétition : plus tu veux chercher à aller loin dans la compétition, plus les détails sont importants. C’est la seule chose qui te permet de différencier les joueurs entre eux, car tout le monde sait à peu près jouer. Des bons joueurs et des joueurs qui sont meilleurs que moi j’en croise partout. C’est inquiétant (rires). Donc à un moment donné si tu veux faire la différence, tu es obligé d’être bon sur des trucs où ils ne le sont pas forcément, parfois de toutes petites choses. Ça fait la différence sur le long terme.

Nicolas Proust et Maria Ho
Maria Ho remet le trophée au premier vainqueur français de la Battle of Malta !

Après ce n’est pas que pour ça que j’ai gagné. C’était mon « one time » et j’ai aussi eu de la chance. Même si ça ne doit pas occulter ce que tu fais avant.
Mais je pense que la chance en soit ça n’existe pas, ça se provoque. D’ailleurs les gens les plus chanceux sont souvent les plus « naïfs », ceux qui y croient de manière infantile.

L’état d’esprit joue, et pas qu’au poker d’ailleurs.

Sais-tu déjà ce que tu vas faire de l’argent que tu as gagné ?

En fait je ne vais pas en voir beaucoup la couleur. Je vais mettre beaucoup de côté déjà pour assurer mes arrières. Et après il y a les impôts, je vais devoir en lâcher une bonne petite partie.

Ce qui est sûr c’est que je ne compte pas le dépenser dans des choses inutiles. Ma vie ne va pas changer. A la rigueur investir dans un bien immobilier.
Je vais jouer un peu plus de tournois par contre, pas forcément de plus gros, notamment les live à 500 de buy-in ou des qualifications.

Combien de temps te vois-tu jouer au poker ?

Tant que j’arrive encore à progresser, que j’y trouve un intérêt je jouerai. Le jour où je sens que ça ne sera plus le cas, j’arrêterai, et je reprendrai ce que je sais faire de bien, le tennis, car c’est quand même ma passion numéro 1.
Mais pour l’instant on en est encore loin, j’ai énormément d’objectifs et je prends énormément de plaisir.

Nicolas Proust
Après quelques vacances, l'aventure ne fait que commencer.

Quels sont tes autres projets ?

Là tout de suite de m’installer à Malte, après un autre périple en début d’année, en Thaïlande pour fêter mes 30 ans avec un ami. Ça va être trois semaines de vraies vacances où je ne vais pas entendre parler de cartes. Après peut-être faire une excursion au Brésil pour aller voir ma meilleure amie.

Il va aussi y avoir le PCA, mais même si je peux me le permettre je ne sais pas si ça serait raisonnable. Ce qui est sûr c’est que je vais essayer de me qualifier.

Pourquoi Nicolas « Maverick » ? Par rapport au personnage joueur de poker du film du même nom, ou à Top Gun ?

Non ce n’est pas par rapport à ces films, que je n’ai même pas vus. On me le demandé parfois c’est vrai (sourire).

C’est un pseudo qui représente en fait mon état d’esprit. En anglais qui veut dire quelque chose comme « électron libre ».

Electron libre comme celui qui fait un peu sa vie comme il l’entend, un petit peu à part de la société.