Vanessa Selbst, entre poker et métier d'avocate

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Vanessa Selbst était en train de terminer ses études en sciences politiques à Yale, lorsque le poker l'a orientée vers une toute autre carrière.

Elle a continué à étudier le droit à Yale, où s'est aiguisée sa passion pour la justice sociale, mais quelques grandes victoires sur le circuit l'ont poussé encore plus vers le poker.

Quelques années plus tard, elle compte 10 millions de dollars de gains en carrière et fait partie des meilleurs joueurs de l'histoire. Première femme à participer au Big One for One Drop à 1 million de dollars et détentrice de 3 bracelets WSOP, elle est l'un des ambassadeurs du poker les plus connus et les plus présents dans les médias.

Les années n'ont cependant pas atténué la ferveur de ses convictions. Alors qu'elle s'apprête à passer le barreau et qu'elle vient de réaliser une bonne performance à l'EPT Prague en terminant 14ème pour 48 400€, PokerListings a pu discuter avec elle de son futur dans le poker et en dehors.


Avant de te lancer dans le poker, tu faisais des études de droit. Envisages-tu de devenir avocate ?

Je suis en train de préparer l'examen du barreau, ce qui me permettra de pouvoir exercer en tant qu'avocate. Je ne sais pas encore dans quel domaine j'exercerai, je préfère ne fermer aucune porte pour l'instant.

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"Mon objectif est d'arriver à organiser mes deux carrières de front."

Quels étaient tes projets avant que le poker ne fasse irruption dans ta vie ?

Je voulais déjà devenir avocate, mais je ne savais pas dans quel domaine. Puis j'ai gagné quelques tournois ici et là, puis le Mohegan Sun.

Évidemment, on adore toujours le poker quand on gagne, donc je m'éclatais et je me suis dit que je pouvais repousser ma carrière de quelques années.

Est-ce que tu te vois plutôt procureur ou avocat de la défense ?

Je ne pense pas que je travaillerai à la cour d'assises. Pendant mes études, j'avais envisagé de devenir défenseur public, mais c'est quasiment incompatible avec une carrière dans le poker.

On peut difficilement représenter quelqu'un qui est en prison et lui dire : « Attends, je reviens dans deux semaines, je dois aller faire l'EPT Prague là. »

Ceci dit, si je devais choisir, c'est ce que je ferais.

Peut-être une fois ta carrière dans le poker terminée ?

Je ne sais même pas s'il y aura un « après ». Mon objectif est d'arriver à mener les deux de front aussi longtemps que possible. Probablement en droit civil, histoire de lutter contre le pouvoir.

En Europe, on parle énormément des récentes violences policières aux États-Unis, à Ferguson notamment. Penses-tu que les médias exagèrent ou que la colère du public est justifiée ?

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"La colère des gens et les manifestations à Ferguson sont parfaitement justifiées."

Oui, ça fait beaucoup de bruit. Cela m'intéresse énormément parce que c'est un domaine qui me passionnait quand j'étais en droit. Je travaillais sur l'enregistrement vidéo des officiers de police dans des situations problématiques.

La colère des gens et les manifestations sont parfaitement justifiées. C'est un problème qui dure depuis longtemps. La police tuait aussi avant qu'on les enregistre, mais évidemment on en parlait moins.

Les agents écrivaient ce qu'ils voulaient dans leurs rapports et personne ne se donnait la peine de vérifier. La vidéo a ouvert les yeux du public.

C'est une mauvaise situation pour tout le monde : les gens ne devraient pas avoir affaire à des policiers malhonnêtes et racistes, et les bons policiers n'ont pas à être pénalisés non plus.

Souvent, on me dit que je ne fais que dire du mal de la police. En vérité, je sais très bien qu'il existe de bons policiers, mais la culture policière est très mauvaise, surtout au niveau de ses interactions avec la communauté, surtout aux États-Unis.

Cela crée un sentiment d'opposition, « eux contre nous ». Je suis désolée pour les bons policiers qui pâtissent également de cette situation.

Les gens ont tellement l'habitude de voir leurs droits bafoués qu'ils ne considèrent même plus la police comme une source d'aide. À New York, la devise de la police est « Servir et protéger », mais cela ne correspond pas au ressenti des gens.

Aujourd'hui, si tu croises un Noir-Américain d'un milieu modeste qui vient de se faire voler quelque chose et que tu lui demandes pourquoi il n'est pas allé voir la police, il te rira au nez. Cela ne leur vient même pas à l'idée. J'espère que les avancées technologiques permettront de restaurer un peu de confiance.

Pourtant, parmi les affaires récentes, beaucoup avaient été filmées. Est-ce que ça change vraiment quelque chose ?

Je pense que oui, mais je vois ce que tu veux dire. Les affaires de Eric Garner et Michael Brown sont extrêmement choquantes.

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"Les choses sont aujourd'hui différentes et beaucoup plus compliquées."

Ce que beaucoup de gens ne savent pas, c'est que les deux policiers impliqués n'ont pas été acquittés. En réalité, le Grand Jury a décidé qu'il n'y aurait même pas de procès tellement leur innocence était évidente. C'est absolument révoltant.

D'un autre côté, je suis contente qu'on parle de ces affaires et que les gens soient conscients de ce qu'il se passe. Les gens s'y intéressent beaucoup plus que par le passé. À l'époque, personne n'en avait rien à faire qu'un policier tabasse une personne de couleur.

Je sais que c'est difficile d'être optimiste dans le contexte actuel, mais je le suis. Au moins on voit que les gens se sentent vraiment concernés. Il n'ont plus peur des représailles s'ils filment un policier.

Et puis ces vidéos sont diffusées par les médias comme NBC.

Voilà. Cela incite les gens à continuer à filmer. Les choses avancent petit à petit.

Qu'est-ce que les gens peuvent faire d'autre pour résoudre ce problème ? On imagine difficilement dire aux criminels et aux officiers violents d'arrêter ce qu'ils sont en train de faire.

C'est une question cruciale. Regarde le mouvement des Droits Civiques, c'était plus simple à l'époque. Les lois étaient racistes, donc il fallait s'en débarrasser. La réponse était évidente. Le mouvement a tenu les coup et les lois ont été modifiées.

Aujourd'hui, les choses sont différentes et beaucoup plus compliquées. Les lois en elles-mêmes ne sont pas racistes, mais la société, la culture et tout ce qu'il y a autour le sont.

D'ailleurs, ce n'est pas qu'une question de racisme. Je pense que le classisme est encore plus important que le racisme. Je pense que les discriminations touchent surtout les personnes pauvres, et qu'il se trouve que beaucoup d'entre elles sont noires.

Notre société cultive un mépris fondamental pour les pauvres. Toute cette idée du rêve américain, du capitalisme, nous pousse à mépriser ceux qui n'y arrivent pas une fois que nous on y est arrivé. Comme si c'était leur faute.

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"Dans un milieu comme celui du poker il y a beaucoup de gens intelligents."

Les inégalités grandissent inexorablement depuis des dizaines d'années et honnêtement, je n'ai pas de solution.

J'ai lu que le nombre de personnes de couleur qui statistiquement seront incarcérées aux États-Unis est encore plus élevé qu'au 19è siècle par exemple.

Oui, la prison est un cas particulier. Autant le problème des inégalités s'appliquent aussi à l'Europe par exemple, autant la situation en prison est propre aux États-Unis.

C'est notre truc rien qu'à nous.

Est-ce qu'on parle de ces problèmes dans le monde du poker ?

Pas vraiment, non. C'est très frustrant parce que dans un milieu comme le poker dans lequel il y a tellement de gens intelligents, on devrait en parler. Mais en réalité c'est rare.

En général, que penses-tu des joueurs qui n'hésitent pas à prendre des positions politiques, comme Olivier Busquet et Dan Colman avec leur t-shirt « Free Gaza » à l'EPT Monte-Carlo ?

Je comprends tout à fait que PokerStars n'était pas d'accord et pourquoi ils ne l'ont pas autorisé.

Cependant, je pense aussi qu'en tant que joueurs, autant utiliser toutes les plateformes à notre disposition. Au moins, ce qu'ont fait Dan et Olivier a permis de lancer une discussion sur le sujet dans le monde du poker.

C'est quand même fou qu'à notre époque, avec la médiatisation mondiale de ce qu'il se passe à Gaza, à Ferguson ou d'Ebola, le monde du poker refuse d'en parler.

 

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