Pourquoi les experts en psychologie se plantent complètement à propos des Tells

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Depuis quelques années, Zach Elwood a révolutionné la manière dont les gens voient les tells.

Son livre, Reading Poker Tells, a fait sensation dans le monde du poker et s'est attiré les louanges de personnalités aussi notables que Kathy Liebert, Max Steinberg ou encore Mason Malmuth.

Alors que la plupart des livres sortis ces cinq dernières années sont consacrés à l'aspect mathématique du poker, Elwood a pris la tendance à contre-pied en s'intéressant aux tells et en donnant des conseils pratiques pour les détecter.

Elwood a écrit en exclusivité pour PokerListings ce billet dans lequel il explique pourquoi les experts en psychologie comme Joe Navarro se trompent à propos des tells.


par Zachary Elwood

Les gens ne réagissent pas au poker comme ils réagissent dans la vie de tous les jours.

Je vois sans cesse des spécialistes du « langage corporel » essayer d'appliquer des principes généraux au poker. Or, à moins qu'ils ne soient aussi spécialistes du poker, ils sont condamnés à s'y casser les dents. Le poker est un environnement à part avec des situations à part.

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Vous allez sûrement me demander : « Et les interrogatoires alors ? ». Vous partez peut-être du principe qu'un criminel qu'on interroge est après tout semblable à un joueur tentant un bluff : il essaye de cacher quelque chose et ne veut pas être percé à jour. 

Vous me direz aussi peut-être que Joe Navarro a fait partie du FBI, qu'il a écrit un livre très connu sur les tells au poker et qu'il doit donc bien y avoir des points communs entre les deux situations.

Effectivement, on peut trouver quelques similarités entre le poker et un interrogatoire. Après tout, le comportement humain ne peut pas être complètement différent d'une activité à l'autre. Mais il ne faut pas oublier qu'il y a surtout beaucoup de différences entre les deux domaines.

En appliquant des principes aussi généraux à la table de poker, on a surtout beaucoup de chances de se planter.

Je vais me baser sur des exemples tirés de Read 'Em and Reap (écrit par Joe Navarro et Marvin Karlins, présenté par Phil Hellmuth), parce que selon moi ce livre rassemble un certains nombre de clichés qu'on rencontre très souvent lorsqu'on essaye d'appliquer la science du comportement au poker.

Le poker, c'est comme un interrogatoire de police ?

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Le Poker Tells d'Hellmuth et Navarro ("Lisez dans leurs pensées").

Commençons par cette idée selon laquelle il y aurait beaucoup de points communs entre un interrogatoire de police et une partie de poker.

Vous pensez sûrement qu'un joueur tentant de bluffer se comporte comme un criminel qu'on interroge. Les deux essayent de cacher quelque chose en trompant leurs « adversaires ».

Cependant, il y a une énorme différence entre les deux : une personne qui subit un interrogatoire, qu'elle soit coupable ou innocente, n'a pas à se soucier de paraître nerveuse, stressée ou peu sûre d'elle. Un coupable aura même peut-être intérêt à avoir une telle attitude, afin de paraître innocent.

À l'inverse, un joueur tentant un bluff tentera instinctivement de tout faire pour ne pas paraître nerveux, stressé ou peu sûr de lui. Quelqu'un qui bluffe (ou tout simplement un joueur avec une main un peu faible) veut à tout prix éviter d'avoir une attitude qui pourrait laisser penser qu'il est vulnérable.

La voilà la différence, et elle est loin d'être négligeable. Un spécialiste des interrogatoires pourrait penser que les sentiments humains se manifestent de la même façon à la table de poker que dans la salle d'interrogatoire. C'est oublier que le poker est un environnement bien à part avec ses propres règles.

Penchons-nous sur quelques exemples tirés de Read 'Em and Reap dans lesquels cette idée est exploitée.

Serrer les lèvres, se mordiller la lèvre

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Le maître originel des tells, Mike Caro.

D'après Navarro, avoir les lèvres serrées et se mordiller la lèvre indiquent qu'une personne est stressée. Bien que cela soit vrai en général, il est très rare de voir ce genre de comportement à la table de poker lorsqu'un joueur est en situation d'inconfort, et encore moins s'il essaye de bluffer.

En réalité, dans mon livre Reading Poker Tells, je dis même qu'un joueur ayant les lèvres serrées a probablement une main forte. Instinctivement, les joueurs en position de force auront tendance à vouloir paraître plus faibles et peuvent donc se mordiller la lèvre ou garder les lèvres serrées.

C'est une des façons dont se manifeste (souvent inconsciemment) la volonté des joueurs en position de force d'apparaître plus faibles. Ils auront également tendance à s'avachir dans leur siège, à secouer la tête et à faire le « tss, tss » si typique de Mike Caro, etc.

Et si parfois vous remarquez effectivement un joueur aux lèvres serrées, c'est le plus souvent à un moment où cela n'a pas vraiment d'importance, par exemple au moment où le joueur regarde pour la première fois ses cartes et se prépare à se coucher ou lorsqu'un joueur hésite au moment du dernier tour entre suivre et se coucher.

Se ronger les ongles

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Nous n'avons jamais vu Patrik Antonius se manger les ongles. Pour l'instant.

Navarro indique également qu'un joueur qui se ronge les ongles est probablement en situation de stress et que cela indique une « main médiocre voire faible ».

Encore une fois, si cette remarque est valable dans la vie de tous les jours, vous avez quand même peu de chances de voir un joueur impliqué dans un gros pot, qu'il soit en position vulnérable ou en train de bluffer, se ronger les ongles.

Comme dans le cas de l'exemple précédent, la plupart des gens sont conscients que se ronger les ongles est un fort indicateur de stress, alors pourquoi le feraient-ils lorsqu'ils sont en mauvaise position ? (Par ailleurs, je me suis aussi demandé avec quel genre de personnes Navarro joue au poker pour voir ce genre de comportements fréquemment).

Les comportements pacifiants

Navarro liste un certain nombre de « comportements pacifiants » qui trahiraient une personne stressée.

Ces attitudes qui permettent au joueur de se calmer incluent : se masser le cou, le front, expirer profondément les joues gonflées, se toucher le visage, jouer avec le lobe de l'oreille, siffler et essayer de se donner de l'air (en desserrant par exemple sa cravate).

Une nouvelle fois, on imagine aisément un criminel agissant ainsi pendant un interrogatoire pour atténuer sa nervosité. On a un peu plus de mal à imaginer un joueur de poker, et encore moins un joueur en train de bluffer, faire de même.

Tout simplement parce que tous ces comportements sont beaucoup trop évidents et connus. Tout joueur de poker ayant un minimum d'expérience les évitera instinctivement lorsqu'il a une main assez faible. Là encore, il est même plus probable qu'un joueur ayant une main forte se comporte ainsi pour feindre une certaine nervosité et/ou déception.

En résumé : le poker est un environnement unique

Il est possible qu'à des limites très basses et en jouant contre des adversaires débutants certains des comportements listés ci-dessus apparaissent et puissent effectivement être exploités. Mais en règle générale, vous avez peu de chances de voir des joueurs en position difficile se comporter ainsi.

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Je suis convaincu que si vous analysez les milliers d'heures de poker télévisé disponibles sur Internet, vous ne verrez jamais un joueur qui bluffe ou en position vulnérable agir ainsi au beau milieu d'une main.

Il me semble que l'erreur que commet Navarro est assez typique des experts en science du comportement qui essayent de transposer leurs connaissances au poker.

Navarro avait déjà signé un livre consacré au langage corporel (What Every Body Tells) avant qu'il rencontre Phil Hellmuth et Annie Duke, trouve un nègre et publie Read Em' and Reap.

Les gens se sont sûrement dit qu'entre son expérience au sein du FBI, son expertise en langage corporel, quelques termes de poker apportés par Marvin Karlins et l'image de Phil Hellmuth, ils arriveraient sûrement à sortir un livre de référence.

Cependant, je crois que les problèmes que j'ai soulevés dans cet article montrent bien que le poker est un univers complètement à part, sur lequel on ne peut pas se contenter de plaquer des principes généraux de science du comportement.


> Pour en savoir plus : le site de Reading Poker Tells par Zach Elwood (en anglais)