Les pros de poker racontent leurs meilleurs reads : Lex Veldhuis

Lex Veldhuis
Extra-terrestre, génie, ou simple logique de pro ?

Impossible de payer deux mises avec une main marginale sans lire son adversaire, non ?

Surtout quand il s’agit de l’une des légendes du poker. Et que toute ta bankroll est sur la table.

Mais il faut croire que les règles « normales » du poker ne s’appliquent pas au Néerlandais Lex Veldhuis. Pas cette fois-là en tout cas.

Lors d’une main incroyable lors de l’émission High Stakes Poker, Veldhuis a payé Doyle Brunson avec une main tellement marginale que c’en est presque ahurissant.

Le Parrain du poker n’a d'ailleurs pas apprécié. Il était même passablement énervé.

Pour notre série sur les tells et reads du poker en live, nous avons récemment rencontré Lex pour évoquer cette main incroyable.


Lex Veldhuis : La seule erreur que j’ai commise, c’est de porter du rouge à la télévision. Je n’ai jamais recommencé.

Quoi ? Pourquoi ce serait une erreur ?

Parce que ça ne passe pas bien à la télévision. Bref, on me pose souvent des questions sur cette main.

Ce qui est intéressant, c’est qu’à ce moment-là quasi toute ma bankroll était sur le tapis, mais que j’ai réussi à faire abstraction et à prendre des décisions purement factuelles. J’en suis très fier.

Ne vous y trompez pas : c’était complètement irresponsable de ma part de faire ça. Tout ce que je possédais était en jeu. Mais j’étais prêt à tout jouer.

Depuis des années, on répète que tous ceux qui participent à ces jeux ont de quoi voir venir. Ce n’est pas le cas ?

Non.

Pas pour toi en tout cas.

Voilà. Il était très tard, je venais d’arriver. J’avais perdu 200 000 $ la veille et il ne restait qu’une heure de jeu. C’était la dernière session de la saison.

Alors quand je me suis assis, j’ai demandé s’ils voulaient augmenter les mises. La table me paraissait assez soft et je voulais récupérer mon argent.

Lex Veldhuis
Sa seule erreur aura été d'être mal sapé.

Tout le monde a accepté, mais Doyle était en straddle à ce moment-là, et il l’a annulé. Je n’avais jamais joué une seule main contre lui.

Aucun antécédent entre vous.

Aucun. Je me suis tourné vers lui, et j’ai dit : « On m’a dit que tu étais joueur, et tu retires ton straddle ? »

En gros, je l’ai traité de poule mouillée. On était donc parti du mauvais pied dès le début.

À ton avis, est-ce que c’était sérieux, ou plutôt assez léger ?

C’était un de ces moments où l’humour européen cynique rencontre l’humour américain. Il suffit de garder l’air sérieux pendant que tu plaisantes pour les destabiliser.

Ce qu’il faut aussi savoir, c’est que Doyle restait sur 15 victoires consécutives dans l’émission. Je savais qu’il voulait à tout prix continuer sur sa lancée et qu’il en était très fier.

Ce qui est bien dans le poker live, c’est que tu peux exploiter toutes ces petites informations.

Est-ce qu’il avait perdu de l’argent à ce moment-là ?

Un petit peu, mais il lui suffisait de gagner deux petits pots pour revenir. Ils jouaient en 200 $/400 $, je leur ai proposé de passer à 500 $/1 000 $. C’était trois fois plus que j’avais jamais joué.

Pourquoi proposer ça ?

Ça semblait être le bon moment pour ça. Le seul problème, c’est que Phil Galfond était assis en face de moi.

J’avais Tom Dwan à ma droite, ce qui est beaucoup mieux que de l’avoir à ma gauche, et il y avait aussi Daniel Negreanu, qui me lit beaucoup trop bien pour que je le cherche trop.

Doyle Brunson
Même les vieux gars bluffent.

Par contre, je savais que Eli Elezra, Doyle Brunson et David Benyamine réagiraient à un Européen à grande gueule.

Ils participent à ces parties depuis tellement longtemps qu’ils ont toujours un peu de mal à accepter les nouveaux. C’est une réaction normale je pense.

Attention hein, je ne dis pas qu’ils ne sont pas bons ! Tous les trois sont de grands joueurs, je les respecte infiniment. Mais je pensais qu’ils réagiraient mal à ma manière de jouer.

Du coup, j’aimais assez ma position et tout ça, mais c’était quand même assez risqué, on ne va pas se mentir. C’était complètement idiot de prendre un tel risque.

Tu aurais pu tuer ta carrière en trois minutes.

(sourire) Oui, mais j’avais 25 ans... J’avais le temps de me refaire.

J’avais fait remarquer à Doyle qu’il avait retiré son straddle, et à la main suivante, c’est moi qui ai mis un straddle. Doyle suit sans relancer, ce qu’il fait parfois avec une grosse paire.

On sait qu’il aime jouer agressif après le flop, et que du coup il limpe parfois avant le flop. Contre un joueur comme moi, ça peut causer une relance ou même un tapis avec une grosse paire.

Je relance donc, Doyle suit. Et là je sais qu’il a une mauvaise main. S’il avait relancé, il aurait été fort. Mais suivre, ça montrait juste qu’il était énervé et qu’il voulait juste jouer contre moi.

Le flop tombe, on checke. Je checke parce que si je mise, il folde toutes les mains que je peux battre. Et puis il pourrait bluffer pour que je ne check-raise pas, puisque ce flop n’est pas à la hauteur d’une main qui a généré 11 000 $ avant le flop.

J’ai décidé de contrôler le pot, parce que s’il check-call, j’ai un problème. Je ne m’imagine pas arriver à faire un bluff en triple barrel après mon numéro de grande gueule. Alors si Doyle a quelque chose, il ne va pas se coucher.

Un valet sort au turn. Ça pourrait plaire à Doyle.

flop High Stakes Poker
Un valet qui aurait pu intéresser les deux joueurs.

Oui, et d’ailleurs il mise gros. Sauf que le valet m’arrange aussi. J’étais assez déboussolé par sa mise.

Je pensais que s’il avait un six, il miserait peu pour garder les mains avec un as. Et s’il avait une grosse main, il miserait peu pour que je ne me couche pas.

S’il avait un valet, il pourrait même checker pour voir si je miserais. Comme sa mise ne rentrait dans aucune de ces catégories, je me suis dit que je devais le suivre.

J’ai montré une certaine faiblesse, mais aussi faible soit-elle, ma main battait toujours ses mains potentielles, puisqu’il ne montre rien.

Est-ce qu’il y a quelque chose dans son comportement qui te donne des indications ?

Rien du tout. Je ne le lis par du tout.

Le quatre à la river complète un tirage quinte.

Oui, et là il mise encore gros, 60 000 $. Donc au turn il me dit qu’il a un valet ou au-dessus, et là une suite ?

C’est possible, évidemment. Mais je ne l’imagine pas bluffer avec un trois, un quatre ou un six. Donc ça ne m’inquiète pas.

Donc là, la question c’est de savoir avec quelle main il a suivi avant le flop. 4-5 ou 6-5 sont possibles, mais ces mains auraient entraîné une mise inférieure au turn, pour me garder.

Je sais qu’il n’a ni 2-5 ni 3-5, parce qu’il n’aurait pas mis 11 000 $ avant le flop avec ça, et il aurait checké au turn pour voir la river.

Valet-5 ?

Jetons de poker
La taille de la mise est la clé.

Ça pourrait être ça, mais s’il mise gros au turn, je vais suivre avec de meilleurs valets. C’est cette mise au turn qui l’a trahi.

C’est là l’erreur fatale ?

S’il avait misé 14 000 $ au turn et le pot à la river, je me serais sûrement couché. C’est de miser deux fois le pot qui l’a trahi.

Il essayait de m’avoir. La river était la carte parfaite pour bluffer, mais ça n’avait pas de sens.

Mais bon, je ne dirais pas que c’était une erreur. Il m’avait peut-être bien lu, avec une main assez faible, et a du coup essayé de me destabiliser.

Tu dis ne pas avoir réussi à le lire, mais est-ce que tu prêtes beaucoup attention aux tells physiques ?

Énormément, oui. Mais tout dépend de la situation. Par exemple, dans les tournois high rollers, il y a souvent des joueurs assis là à se fixer dans le blanc des yeux pendant deux minutes.

Parfois je me demande s’ils savent ce qu’ils cherchent. Est-ce qu’ils font juste ça pour se mettre mutuellement mal à l’aise, ou est-ce qu’ils essayent vraiment de trouver des infos ?

Personnellement, je n’aime pas fixer les gens aussi longtemps. Cela étant dit, je pense qu’il y a énormément de détails qui peuvent nous aider.

Aux World Series par exemple, j’étais sur le point de me coucher parce qu’un gars avait misé à la river et j’avais la troisième paire. Puis une serveuse passe et il la fixe. Ça montre un manque de concentration.

S’il a vraiment une belle main, il doit rester concentré parce qu’on en a pas fini. Si je relance, il a une décision compliquée à prendre.

Lex Veldhuis
Pas du genre à fixer les gens.

Mais le fait qu’il se détourne pour regarder passer quelqu’un montre que, pour lui, la main est terminée. Il bluffe. Je suis, il avait une dame.

Ces détails sont importants, mais Doyle est beaucoup trop bon pour montrer quelque chose comme ça. Il ne serait pas à ce niveau sinon.

Et toi ?

J’ai remarqué un tell que je montrais très souvent avant. Quand je faisais un 3-bet ou un 4-bet avant le flop et qu’on suivait, je poussais le pot vers le croupier. Je ne faisais ça que lorsque je bluffais.

C’était comme si je me débarrassais de mes jetons inconsciemment. J’ai arrêté.

Est-ce que l’âge joue un rôle là-dedans ?

Je dirais que les joueurs plus âgés ont tendance à moins bluffer, mais ce n’est pas toujours vrai. Je me souviens d’un mec de 70 ans qui a tué toute une table avec ses relances.

Les jeunes joueurs, ils ont souvent de très bonnes bases grâce au poker en ligne, mais ils n’ont pas les compétences interpersonnelles. Ils sont très bons en maths mais ne maîtrisent pas la dynamique de la partie. Ils ne font presque pas attention à ce qui se passe autour d’eux.

Une fois, je jouais en 100 $/200 $ dans une partie secrète. Je vais à tapis, et je vois un gars fixer la table en essayant de faire ses calculs.

Je me mets à rigoler et je lui montre mes cartes. Je les tiens devant lui pendant cinq bonnes secondes, il ne s’en est même pas rendu compte. Incroyable ce degré de concentration.

Il était excellent en ligne, mais il était incapable de gérer l’aspect social du poker.