Une première victoire aux WSOP cruciale pour le poker en Inde

Aditya Agarwal
Aditya Agarwal, pro de poker indien de longue date.

Est-on sur le point de voir le boum du poker en Inde franchir un nouveau palier ? C’est en tout cas à envisager après que les professionnels indiens Nipun Java et Aditya Sushant ont remporté les deux premiers bracelets en or de l’histoire de l’Inde à l’occasion du tournoi par équipes à 1 000 $ des World Series of Poker.

Pour célébrer cette magnifique performance, les organisateurs ont même passé l’hymne national indien au lendemain de la victoire. C’est la première fois qu’un hymne est joué au Rio, et cela n’a pas échappé à Java :

« C’était vraiment un grand moment. Je suis extrêmement heureux, surtout pour les gens qui sont venus ici spécialement.

Moi j’habite aux États-Unis, mais il y a des gens qui viennent de loin. C’est le genre de chose qui peut les inspirer à continuer. Le poker, ça peut être usant. Ce bracelet arrive à point nommé : le poker est en plein boom en Inde. »

L’Inde, un potentiel énorme

Le poker est en pleine expansion dans un certain nombre de pays, mais peu ont un potentiel aussi énorme que l’Inde et sa population de plus de 1,3 milliard de gens.

Aditya Sushant
Aditya "Sushi" Sushant

« Honnêtement, c’est presque étonnant qu’on n’ait pas gagné de bracelet plus tôt, avec la population qu’on a », renchérit Java.

En ce moment, le poker est en plein paradoxe en Inde. Il se développe à vitesse exponentielle, mais principalement via des parties clandestines. Le poker n’est légal que dans une poignée de villes.

« Si certaines choses se règlent au niveau de la législation, on verra un vrai boom. Pour l’instant, l’Inde fait face aux mêmes défis que les États-Unis en ce qui concerne le poker en ligne, les impôts, etc. », explique Java.

Pour lui, les WSOP représentent un défi bien particulier pour les Indiens, car leurs gains sont très durement impactés.

« Beaucoup de joueurs aimeraient venir, mais en gros, 30 % des gains sont prélevés, et on ne peut quasiment pas les récupérer en raison des lois anti-jeux d’argent en Inde, qui empêchent de faire entrer dans le pays de l’argent gagné aux jeux.

Ça décourage énormément de joueurs, 30 % c’est énorme. En gros, c’est comme jouer systématiquement en EV-. »

Agarwal : « Ce bracelet va changer les choses »

Malgré les impôts, quelques Indiens ont tout de même fait le voyage jusqu’à Vegas pour les WSOP. Ils sont d’ailleurs de plus en plus nombreux.

Pour Aditya Agarwal, figure de proue indienne de PokerStars et qui vient aux WSOP depuis plus de 10 ans, le nombre de joueurs indiens a progressé de manière significative cette année.

« Le sous-continent indien est de plus en plus représenté.

Duo de joueurs de poker indiens vainqueurs WSOP
Aditya Sushant et Nipun Java, un duo de joueurs indiens en or.

Je n’ai jamais vu autant de joueurs que cette année. Et grâce à ce bracelet, il y en aura encore plus l’année prochaine. »

Agarwal, qui est proche de Java et de Sushant, estime qu’il ne faut pas sous-estimer la portée de cette performance.

« Ça va forcément changer les choses pour le poker en Inde. J’étais très ému de les voir gagner.

Beaucoup de gens me soutiennent, donc c’était merveilleux de voir des joueurs indiens remporter un bracelet. On est très suivis et cela va encore augmenter la popularité des WSOP. »

De son côté, Java est particulièrement impressionné par les joueurs comme Agarwal et Sushant qui font le voyage depuis l’Inde, et ce malgré le casse-tête des impôts.

« Ces gars-là sont des passionnés. Ils viennent pour la gloire et pour se faire un nom. Ils veulent montrer que le poker n’est pas un jeu de hasard. »

Encore quelques obstacles

Malgré cette brillante victoire, le poker en Inde n’est pas au bout de ses peines.

« Le poker est vraiment en plein boom en Inde, mais il fait face à de véritables entraves », ajoute Java.  

« C’est différent de la situation au Brésil ou dans le reste de l’Amérique latine par exemple. »

Nipun Java
Nipun Java

Java est déjà retourné plusieurs fois en Inde pour jouer, mais principalement dans des parties privées.

« Seules quelques villes comme Bangalore ou Goa disposent de salles de jeu. Il y a quand même du poker en ligne, comme PokerStars par exemple. »

Le poker en ligne se trouve dans une zone de flou législatif en Inde, parce qu’il n’a pas encore été classé comme jeu de stratégie (comme le rami ou les échecs).

Java est convaincu que le poker en ligne favorise le développement du poker partout dans le monde.

« J’ai vraiment l’impression que le fait de ne pas légaliser le poker en ligne pénalise beaucoup l’économie du poker.

Je ne crois pas que cela favorise les casinos physiques, parce que cela freine l’afflux de nouveaux joueurs.

Avec le poker en ligne, il est facile de trouver de nouveaux joueurs. Alors que c’est très intimidant de se rendre dans un casino pour la première fois. »

Énormément de points communs entre les échecs et le poker

Évidemment, d’autres jeux ont su s’imposer en Inde. Le pays est notamment devenu un haut lieu des échecs, dont on sait déjà qu’il présente énormément de points communs avec le poker.

Aditya Agarwal
Aditya Agarwal a le vent en poupe.

« Viswanathan Anand est resté très longtemps numéro 1 mondial et on a aussi beaucoup de très bons jeunes joueurs d’échecs. Les échecs sont une discipline très respectée en Inde. »

Bien que la variance soit beaucoup plus importante dans le poker, les deux disciplines demandent une réflexion critique et une prise de décision éclairée.

« La population indienne est tellement importante, et puis le poker a aussi un côté intellectuel.

La plupart des gens seraient intéressés par une discipline qui leur procure un certain épanouissement. Le poker correspond à la mentalité indienne.

On a beaucoup de bons joueurs d’échecs. »

Ironiquement, bien que les échecs soient bien plus acceptés en Inde, il est beaucoup plus difficile d’y gagner sa vie.

« Seuls quelques très bons joueurs peuvent le faire. C’est plus facile dans le poker, surtout si le système est plus favorable qu’actuellement. »

Un programme chargé pour les joueurs indiens

Les joueurs indiens ont débuté ces WSOP en fanfare, puisqu’ils ont donc remporté deux bracelets en un seul tournoi.

Aditya Sushant
Aditya Sushant l'année dernière.

En outre, Aditya Agarwal a ajouté une nouvelle table finale à son palmarès le lendemain, pour finalement terminer 9è du tournoi de No-Limit Hold’em à 1 500 $.

Pour Java, ce n’est pas un hasard :

« J’ai remarqué que leur préparation a été très différente », estime-t-il à propos de l’ensemble des joueurs indiens.

« Culturellement, j’ai l’impression qu’il nous manque quelque chose en termes de préparation mentale et physique par rapport à d'autres pays. Niveau préparation mentale, ça va. Donc j’essaye d’amener quelque chose en plus au niveau de l’hygiène de vie en dehors de la table. »

Java a donc conseillé à ses compatriotes d’éviter de sortir toute la nuit et de se concentrer sur le poker.

« Honnêtement, je dois féliciter mon coéquipier Sushi Sushant. Il a perdu une vingtaine de kilos en un an. Il est en bien meilleure forme et les résultats le prouvent. Il joue beaucoup mieux et sa concentration est au top. »

Java estime que si les joueurs indiens sont capables de jouer à leur meilleur niveau, alors les résultats suivront.

« Je crois que ça pourrait être un véritable été indien aux WSOP. »