Johnny Lodden : « Il y a 10 ans personne n'avait jamais entendu parler d'agressivité au poker. »

JonnyLodden

Son visage fait jeune, mais qu'on ne s'y trompe pas, Johnny Lodden est un vrai vétéran du poker. Le pro norvégien a notamment connu la révolution du poker en ligne du milieu des années 2000. Il nous en parle dans cette interview, ainsi que des problèmes posés par la législation en Norvège (la France n'est pas seule) et le plus grand tournoi secret d'Europe.

Plus gros gagnant en ligne du monde à une époque (il sévissait alors sous le pseudo "bad_ip"), Lodden possède une perspective unique sur comment l'industrie du poker a évolué.


Parle-nous un peu du début de ta carrière en ligne.

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Johnny Lodden sait comment monter un stack.

J’ai commencé à jouer à mes 16 ans. A l’époque, c’était le rêve. De l’argent facile. Maintenant ça demande énormément de travail et c’est souvent impossible de gagner.

On a l’impression qu’il n’y a plus que des robots, que ce sont les machines qui gagnent. Pas littéralement bien sûr, mais aujourd’hui beaucoup de joueurs jouent comme des machines.

A l’époque, à quel niveau jouais-tu ?

Je jouais aussi haut qu’on le pouvait à l’époque : en 200/400.

Dès ton arrivée sur le circuit, tu as bousculé l’ordre établi. Tu t’es confronté aux plus grands noms du poker sans déférence particulière.

En fait, je ne m’intéressais pas assez au poker pour les connaître. Tout ce que je voulais c’était jouer et gagner de l’argent.

J’ai commencé à voyager avec un groupe de cinq ou six autres joueurs. On gagnait beaucoup d’argent en ligne et les “anciens” n’étaient pas habitués à notre style de jeu.

Dirais-tu que tu es l’un des pionniers du style de jeu “à la Scandinave” ?

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Patrik Antonius : un joueur que Johnny Lodden évite de jouer.

Ah, peut-être, oui. Il y a dix ans, personne ne parlait du style agressif. Tout le monde jouait à l’ancienne : pas de 3-bet en dessous des rois, quoi.

C’était vraiment excellent. Je me souviens du premier tournoi live que j’ai gagné. C’était à St-Martin et j’avais un peu bu. Arrivé au heads-up, je me retrouve face à un joueur de la vieille école. Mes amis étaient déjà partis faire la fête, donc je voulais boucler tout ça vite fait. Je relançais toutes les mains et mon adversaire ne faisait que se coucher, comme si on était encore à une table complète. Quand j’étais en petite blinde, j’annonçais ma relance avant même que le croupier ait fini de distribuer les cartes et quand j’étais de grosse blinde, il limpait et je relançais. Au bout d’un moment, il s’est retrouvé avec juste une grosse blinde.

A cette époque, mes amis et moi avons gagné quelque chose comme 4 tournois sur 7 à St-Martin. Beaucoup d’argent. Tout le monde nous détestait. C’était génial.

Et puis il y a eu l’explosion du poker en ligne, vers 2005. Les gars comme moi en ont bien profité.

Quelques années plus tard, il a commencé à y avoir énormément de livres, de vidéos pour progresser. Les joueurs sont devenus bien meilleurs et aujourd’hui c’est presque impossible de gagner.

Quand as-tu réalisé pour la première fois que “l’âge d’or” était révolu et que tu ne gagnerais probablement jamais autant d’argent qu’à tes débuts ?

Je ne sais pas trop, peut-être en 2008. C’est à ce moment-là que le poker s’est énormément professionnalisé.

Avant ça, j’étais un des seuls, avec Patrik Antonius et durrrr (Tom Dwan), à jouer en high stakes avec ce nouveau style de jeu. Il y avait une sorte d’accord tacite entre nous, on évitait de se jouer. On s’asseyait chacun à une table et on attendait que les fish arrivent.

Tu as aussi fait parler de toi pour tes gros revers. Est-ce que tu as parfois pensé que tu n’arriverais pas à t’en sortir ?

Je n’ai jamais vraiment envisagé arrêter, non. J’étais complètement fauché en 2009 je crois, mais j’avais des amis qui m’aidaient financièrement.

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Lodden a survécu a plusieurs chutes, mais n'a jamais eu de plan B.

Tout le monde savait que j’avais le niveau pour gagner, donc ils ne m’ont jamais laissé tomber. Il y avait toujours quelqu’un pour m’aider jusqu’à ce que je retombe sur mes pattes.

Donc tu n’avais pas de plan B ? Tu ne t’es jamais dit : “Qu’est-ce que je fais si je dois arrêter ?”

Non, jamais. J’y pense beaucoup plus maintenant qu’à cette époque-là.

Ça fait longtemps que je joue, j’aimerais passer à autre chose. En ce moment, j’ai retrouvé la passion, mais il y a deux ans, j’étais à deux doigts d’arrêter.

J’ai envie d’avoir un “vrai” métier, peut-être de devenir prof. Juste pour voir. Il faut bien essayer pour voir si on est passionné.

Je me disais aussi que si je sortais un peu du poker pendant quelques mois, ça me permettrait de retrouver la passion de jouer, parce que j’aurais vu à quoi ressemble... tu sais (rires)... le vrai travail.

Je suppose que c’est normal d’avoir l’impression de tourner un peu en rond quand tu fais la même chose depuis longtemps.

Et puis j’ai eu un enfant, et ça change beaucoup de choses.

En tant que membre d’une équipe pro, comme ce rôle a évolué avec les années ?

A l’époque où j’ai signé mon contrat avec PokerStars, c’était assez exceptionnel de faire partie d’une équipe de pros. Il n’y avait que 30 joueurs au monde qui avaient cette chance.

Et puis d’un coup, il y en a eu 150 ou 200. Parfois j’allais à des réunions où je ne connaissais pas la moitié des gens.

Ce n’était pas génial, mais ensuite ils en ont viré quelques uns.

Maintenant je fais partie des doyens de l’équipe, donc j’ai plus de légitimité que certains joueurs qui n’ont été que de passage.

C’est quand même assez ironique que tu aies fait une telle carrière alors que tu viens d’un pays où le poker est plus ou moins complètement interdit.

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En Norvège aussi la législation du poker change et pas que pour le meilleur.

La loi norvégienne est complètement ridicule. Il y a un nouveau gouverneur en place, qui est intéressé par le poker, alors peut-être que l’année prochaine le Championnat de Norvège pourra avoir lieu en Norvège.

Mais même si c’est le cas, ça ne sera pas comme d’habitude : on ne pourra probablement pas boire d’alcool, il n’y aura pas de cash games, pas plus de trois tournois par an, etc.

C’est marrant que le Championnat de Norvège soit toujours aussi “secret” alors qu’il est organisé depuis 14 ans dans toute l’Europe : Irlande, Angleterre, Suède, Estonie,...

J’y étais cette année, à Dublin. Il y avait 1300 joueurs. Depuis deux ans, c’est le plus gros tournoi d’Europe. C’est ridicule.

Il se pourrait bien que la législation évolue prochainement, non ?

Oui. L’un des hommes politiques les plus importants du pays essaye de faire légaliser le poker. Il a même participé au tournoi à Dublin.

Ça a fait beaucoup de bruit, mais il est du genre à ne pas accorder d’importance à ce que les autres pensent de lui.

Il considère le poker comme un jeu de talent, alors que la législation norvégienne fait comme si c’était pareil que les machines à sous.

Tu utilises des trackers quand tu joues en ligne ?

Non, je n’utilise rien du tout. Je ne joue quasiment plus en ligne. Les parties sont devenues trop difficiles et je n’aime pas ça. C’est justement à cause de ce genre de logiciels. Les gens jouent comme des robots.

Les gens ne se préoccupent plus que des statistiques et des chiffres. Je pense qu’on aurait mieux fait de les interdire depuis longtemps.

Avant, tu devais faire l’effort de te rappeler du style de tes adversaires, maintenant tout est affiché sur l’écran jusqu’au moindre détail.

On dirait que ceux qui gagnent sont ceux qui ont le meilleur matos.

J’adore jouer en live. J’aime bien jouer aux enjeux les plus hauts possibles, du moment que j’ai mon adversaire en face de moi. Et puis c’est plus facile de gagner en live.


D. O. , avec C. H.

 

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