François Montmirel : « Nos gouvernants n'ont que faire du déclin du poker. »

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Présent dans le monde du poker depuis 38 ans, François Montmirel fait partie de ses meilleurs observateurs qui puissent être.

Déclin du poker, ses raisons et solutions envisageables, les récentes initiatives prises telles que celles du GPI et de Ranking Hero, l'Aviation Club de France... Nous avons passé en revue avec lui l'actualité et l'évolution récente du poker, sans langue de bois.



Beaucoup de joueurs notamment s'attristent d'un marché du poker en ligne français qui serait en train de péricliter. Les ventes de livres font on imagine partie des quelques indicateurs de cette santé globale. Or on a aussi l'impression que la publication de livres de poker est justement en déclin. Confirmez-vous cette tendance et pouvez-vous nous donner quelques explications ?

L’effet sur les livres de poker est parallèle au succès du poker.

En 2008, quand j’allais dans n’importe quelle Fnac parisienne, les livres de poker étaient en tête de gondole et elles me passaient des commandes par centaines d’exemplaires.
Aujourd’hui, les ventes de livres de poker sont à peu près les mêmes que celles des autres livres pratiques du catalogue de ma maisons d’édition, Fantaisium. C’est logique : un nouveau joueur a besoin d’un minimum de documentation et il en trouvera facilement d’occasion sur les sites de type PriceMinister. Mais comme ces nouveaux joueurs sont peu nombreux, forcément le nombre de livres neufs vendus chute.

A cet effet s’ajoute celui du taux d’équipement des joueurs. Un joueur qui possède déjà 5 ou 6 livres n’a pas forcément envie d’en avoir plus. Il y a un tassement. Dans les années 90, j’ai travaillé comme chef de publicité chez Nintendo et ce phénomène de taux d’équipement est bien connu, c’est tout à fait normal même si, évidemment, je le déplore...

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"L'Ecole Française de Poker restera pour moi une aventure extraordinaire."

La fermeture de l'Ecole Française de Poker en 2013 a également été on l'imagine un crève-cœur ?

C’est vrai, c’est pourquoi je n’ai pas voulu en parler sur mon blog ni sur ma page Facebook, c’était affectif et financier.

Le modèle économique reposait exclusivement sur la publicité et les affiliations, mais la crise aidant, les affiliateurs ont généré de moins en moins de revenus.

La vérité profonde est que la fourniture gratuite de contenus de valeur a fait son temps sur le net. Aujourd’hui, même les journaux font payer leurs articles ou proposent des abonnements online payants. Les écoles de poker qui ont survécu n’ont pu le faire qu’en proposant elles aussi des formules payantes.

L’EFP restera pour moi une aventure extraordinaire dont Bruno Louy a été l’initiateur et l’infatigable animateur. De grandes tranches d’amitié, des succès (ma victoire dans un side event au BPT de Bordeaux en 2009 par exemple), des rencontres avec de grands champions dans le cadre des Hold’em Master Class, à Vegas, ma conférence au Rio devant Mike Caro et 300 joueurs...

J’ai beaucoup apporté à l’école, c’est vrai, mais j’estime qu’elle ma encore plus enrichi. Et j’en profite ici pour remercier chaudement celles et ceux qui ont passé du temps pour apporter leur enthousiasme dans les contenus pédagogiques et dans les forums.

Etes-vous optimiste à propos du futur du poker en ligne en France ? Pensez-vous que l'on puisse arriver à un meilleur compromis entre les opérateurs et l'ARJEL ?

Les chiffres de l’Arjel montrent clairement que s’il y a déclin sur le net, il touche principalement le cash-game, alors que la fréquentation des tournois est en progression.

Quant au live, le récent record de l’EPT en Espagne et les divers festivals montrent qu’il n’est pas ou peu affecté. Je peux aussi témoigner, pour en rencontrer souvent, que des clubs locaux continuent à se créer, qu’il reste encore une véritable vie locale du poker en France.

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"Les sites de poker en ligne ont aujourd'hui recours à des formules qui s'éloignent de plus en plus de l'esprit du poker."

Il n’en demeure pas moins qu’il y a de moins en moins de nouveaux joueurs, chose normale quand on a vu l’énorme explosion du poker qui a eu lieu à partir de 2005 en France, avec les effets de mode typiques. Aujourd’hui, après quasiment 10 ans de surmédiatisation, le poker est un jeu mûr et trouve un rythme plus normal.

A vrai dire je ne suis pas très optimiste. Pour maintenir leurs marges (quand ils sont bénéficiaires), les sites ont recours à des formules qui s’éloignent de plus en plus de l’esprit du poker, où le hasard est de plus en plus présent. Je pense notamment à la formule où 3 joueurs bataillent pour un montant qu’ils ignorent avant de s’inscrire, mais qui peut varier sur une échelle de 1 à 1 000, parfois plus. C’est quasiment de la loterie !
Pire encore : ces Sit&Go heads-up où les deux joueurs font tapis à la première main. Là, c’est du hasard total, proposé pourtant sur le même lobby que les tournois sérieux.

On doit bien comprendre que fondamentalement, nos gouvernants n’ont aucun intérêt à faire plaisir ni aux opérateurs, qu’ils considèrent comme des exploiteurs, limite souteneurs, ni aux joueurs qu’ils considèrent comme de grands malades. J’ai déjà discuté de ces questions sur mon blog et ailleurs, et c’est bien ce qui ressort des débats qui avaient eu lieu au moment des discussions parlementaires préparant la loi de 2010.

Nos gouvernants se contrefichent de savoir qu’on aspire à jouer contre des joueurs étrangers en ligne, alors que ce serait une des grandes décisions qui enrichirait les offres tant quantitativement que qualitativement. C’est surtout cet immobilisme de fait qui me rend pessimiste.

Il n'y a pas qu'en ligne que le poker français connaît des difficultés. On l'a vu tout récemment avec la fermeture de l'Aviation Club de France, qui pourrait même signifier la fin des cercles. Quel œil portez-vous sur cette affaire en particulier ?

Désolé mais je ne connais pas assez le dossier, d’autant que, comme toujours dans ces affaires, juste quelques éléments filtrent, ce qui empêche d’avoir un avis circonstancié.

Tout ce que je peux dire, c’est qu’il est temps d’en finir avec cette sorte d’opacité des cercles en France.

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"Il faut en finir avec l'opacité des cercles de jeu en France."

Qu’ils soient associations loi de 1901 est une bonne chose car cela leur permet de contourner la loi qui empêche les casinos (à part Enghien) de s’installer à au moins 100 km de Paris. Mais je n’ai jamais été convoqué comme membre à aucune assemblée générale, comme la loi l’exige pourtant de toute association sans but lucratif. Je n’ai jamais recu non plus, de la part d’aucun cercle où j’étais adhérent, le moindre compte rendu d’assemblée. Et je ne parle pas seulement que de l’ACF ici, je vise tous les cercles.

Il est évident qu’un tel laxisme laisse la porte ouverte à des tentations comme on l’a vu dans le passé avec des cercles que j’ai bien connus : le CIC, l’Opéra, le Concorde, l’Haussmann, le Wagram, le Gaillon. Le grand banditisme s’invite parfois autour du tapis vert, il est donc normal que les autorités fassent leur travail.

Tant que la législation sur les cercles n’aura pas changé au profit d’une plus grande transparence, il y aura des fermetures. Si rien ne change, il n’y aura plus aucun cercle en France dans quelques années. Les cercles devraient eux-mêmes agir en ce sens.

Pour l’ACF, c’est d’autant plus dommageable que c’était mon préféré et qu’ils avaient mis au point un système d’inscription de tournoi qui m’avait semblé bon, à savoir 15 euros de frais d’inscription par tournoi, quel que soit le buy-in. Et ne l’oublions pas, c’est aussi un cercle qui allait fêter en janvier 2015 les vingt ans de l’ouverture de sa salle de poker. J’étais présent à l’époque, j’avais même fourni les jeux de cartes, étant dans l’import-export de matériel de jeu.

Je pense surtout au personnel de l’ACF qui s’est trouvé sans travail du jour au lendemain, des gens compétents qui étaient là depuis plus de 10 ans pour certains... Les joueurs, eux, trouveront toujours un endroit où aller vu qu’il reste encore deux cercles. De toute facon, un joueur de poker trouvera toujours un endroit où jouer, j’en sais quelque chose !

Quelles seraient vos idées pour faire progresser le poker aujourd'hui (que ce soit sur le plan national mais aussi à l'international) ?

Finissons-en avec cette fiscalité des opérateurs qui est délirante. Quand une room en ligne reverse 40% de son chiffre d’affaire à l’Etat, c’est du racket. Les mises des courses hippiques sont frappées de 25% environ, et finalement, les courses hippiques sont assez proches du poker en matière de rapport au hasard. Il serait tellement simple de faire la même chose avec les opérateurs en ligne !

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"Il manque une fédération internationale pour les joueurs."

Idem du côté du statut des joueurs et des gains. Le législateur doit comprendre que le jeu constitue un contrat aléatoire au sens du Code civil, comme l’investissement dans une entreprise, et qu’à ce titre il ne peut être soumis aux mêmes règles fiscales que l’activité salariale, où le salarié est payé à coup sûr chaque fin de mois. Il faut au moins pouvoir étaler les gros gains, et défalquer tous les frais. Il n’y a toujours pas d’harmonisation fiscale à ce sujet entre les différents centres des impots. Résultat : les pros francais sont maintenant tous implantés à l’étranger, ce qui contribue au déclin du poker. Mais comme je l’ai déjà souligné, nos gouvernants n’ont que faire du déclin du poker. Ca les arrangerait plutôt.

Au niveau international, je ne vois toujours rien qui ressemble à une fédération. Une seule instance est vraiment reconnue, la TDA (Tournament Director Association) qui a fait un travail définitif sur l’harmonisation internationale des règles de tournoi. Mais encore rien au niveau des joueurs.

Les sites ou initiatives tels que celui du GPI ou encore Ranking Hero vont-elles dans la bonne direction selon vous ? Ou n’est-ce encore pas assez ?

J’adhère à 100% à ces initiatives faites par des équipes dynamiques. Elles échouent parfois (Wembley et l'ISPT par exemple), mais tout projet ambitieux contient une part d’échec potentiel, c’est bien normal. Oui, elles vont dans la bonne direction, celle qui renforce les liens entre les joueurs et structure le monde du poker.

Vous avez collaboré à l'adaptation française du film Casino Royale pour ses séquences de poker. Qu'avez-vous retiré de ce genre d’expérience ?

Que du plaisir. Pour moi qui adore manier la langue, me frotter à de la création soumise à des contraintes avec le responsable du limps-inc a constitué un exercice très enrichissant. Et c’était James Bond, un de mes héros de prédilection…

Le poker n'a jamais réellement eu ses lettres de noblesse au cinéma si on excepte cette partie plus spectaculaire que réaliste, et bien sûr le film Les Joueurs. De l’autre côté on ne compte plus les films prenant le poker pour cadre et qui auront été de vraies déceptions. Pensez-vous que le poker ait toujours de l'avenir au cinéma ?

Le poker n’est pas un jeu spectaculaire. Il faut suivre une action lente, dans laquelle, en plus, la dernière carte peut décider de tout.

Je crois davantage dans les films qui ont utilisé le poker comme argument filmique, comme par exemple « Havana », qui est exemplaire de la manière dont un professionnel travaille quand il arrive dans une ville. Ou encore « Shade », qui mélange poker et magie.

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"Je n'ai jamais été professionnel mais je ne vois pas ma vie sans le poker."

Quelle est l’actualité de François Montmirel (et notamment celle du joueur ?)

Un peu bousculée en ce moment… Point de vue jeu, je participe de temps en temps à un tournoi que je sélectionne avec amour. J’y croise toujours d’anciens joueurs avec qui je bavarde un peu, et aussi de nouveaux joueurs qui me posent des questions. Ca ne me rajeunit pas, mais j’assume ! Je continue de jouer en partie privée avec des amis, comme je l’ai toujours fait.

Côté business, je ne sors quasiment plus de livres de poker, d’une part parce que ma collection a traité tous les sujets, d’autre part parce que le poker est moins porteur. Je poursuis ma carrière d’éditeur, et je continue d’agir comme prof, consultant et traducteur à chaque fois que quelqu’un en a besoin.

A titre personnel vous êtes dans le monde du poker depuis de très nombreuses années, 38 pour être exact (si je ne me trompe pas). Vous voyez-vous poursuivre l'aventure durant encore très longtemps voire toute votre vie, ou avez-vous déjà d'autres projets ?

Vous êtes bien renseigné ! J’ai joué ma première partie en 1976 avec mes copains d’école, ca fait donc bien 38 ans. Après quoi j’ai surtout joué en partie privée, régulièrement, puis en tournois internationaux à partir de 1992. Mais je n’ai jamais été joueur professionnel de poker et ne le serai jamais.

Il me reste mon blog créé en 2006, qui je pense, doit être le plus ancien encore en action, et une page Facebook. Je les alimente encore sur le poker car j’ai toujours mon avis à donner sur ceci ou cela, autre qu’une simple info que les aficionados peuvent trouver ailleurs. Je deviens éditorialiste, commentateur en quelque sorte.

Ma société poursuit son chemin dans l’édition, je verrai bien si l’avenir me sourit et si des opportunités se présentent. Comme toujours, il faut sentir le vent, surfer sur la vague, chose qui m’a toujours guidé pour progresser. Je ne vois vraiment pas ma vie sans le poker, et mon état d’esprit, c’est l’état d’esprit du poker.

 

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