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Variance vs compétence : où se situe vraiment la frontière au poker

Variance vs compétence : où se situe vraiment la frontière au poker

Aujourd’hui, nous allons tenter de comprendre comment s’équilibre le poker en ce qui concerne la part de chance et les compétences d’un joueur. En effet, le poker est l’une des rares disciplines où un joueur peut prendre de bonnes décisions et perdre, et à l’inverse, enchaîner les erreurs évidentes mais tout de même réussir à terminer une session en positif. Ce paradoxe alimente une question centrale autour de ce jeu, à savoir, quelle est la frontière entre la variance et la compétence ?

Est-ce que le poker est un jeu de stratégie où le meilleur gagne sur la durée ? Ou au contraire, un jeu de hasard déguisé où la chance emporte tout sur son passage ? Dans cet article, nous tenterons de répondre à toutes les questions que vous vous posez sur votre jeu favori !

La variance : la bête noire du joueur de poker

La variance est souvent mal définie, car pour beaucoup, la variance est synonyme de bad beats ou de malchance. En réalité, c’est un concept mathématique beaucoup plus complexe qui s’explique par l’écart entre ce que vous devriez gagner et ce que vous gagnez réellement aux tables. Au poker, cet écart est structurel et non accidentel, et même si vous prenez les meilleures décisions possibles lors de chaque main, vous pouvez tout à fait perdre sur une courte période.

En effet, quoi qu’il arrive, vous n’aurez pas le contrôle sur les cartes que le croupier retournera au board, ni sur la distribution des mains adverses. Vous n’aurez encore moins le contrôle sur des confrontations obligatoires, appelées “set-up”, comme QQ vs AA ou AK vs AA…

Pour illustrer, imaginez que vous avez As-Roi en main, et que vous décidez de faire tapis avec un peu moins de 10 blindes. Vous êtes payé par un joueur qui détient une main comme une paire de Dames, et vous disposez donc de 50 % de chances pour gagner le coup (coin flip). Dans cette situation, vous pouvez tout à fait perdre plusieurs confrontations de ce type, sans jamais avoir mal joué ! C’est ce qu’on appelle la variance, et elle est impitoyable, du moins sur le court terme.

En revanche, si vous détenez toujours As-Roi préflop, que vous faites tapis, et que votre adversaire vous paye avec A-10, vous êtes clairement favori, mais même dans cette situation vous pourriez perdre le coup de temps en temps ! Par contre, il ne s’agit clairement pas d’un coin flip ici, et si vous jouez le coup 100 fois, vous remporterez le coup la majeure partie du temps. Il est très difficile pour un joueur débutant de comprendre ce concept, et vous aurez souvent envie de vous dire que vous « perdez toujours » avec As-Roi, et qu’il n’est plus la peine de jouer cette main, mais il n’en est rien !

La compétence : invisible à court terme, dominante à long terme

Vous me direz, mais alors si la variance brouille tout, comment savoir si un joueur est réellement bon ? C’est là toute la question que beaucoup de personnes non initiées au poker se posent !

Au poker, la compétence ne se mesure pas à l’échelle d’une main, ni même d’une session. Elle se mesure à travers des milliers, voire des centaines de milliers de mains, et repose sur le principe de l’espérance de gain. Pour simplifier, un joueur ne gagne pas parce qu’il gagne plus de coups ! Il gagne parce que ses décisions ont, en moyenne, une bonne EV sur le long terme.

Cela inclut le bon choix des spots, le fait de savoir folder quand il faut, value bet correctement et suffisamment, bluffer dans les bonnes situations, ou encore éviter les erreurs coûteuses répétées.

Le décalage entre décision et résultat peut donc assez vite être tronqué, et c’est aussi pour cela qu’il n’est pas facile de progresser au poker seul dans son coin. Il faut pouvoir prendre du recul sur son jeu et savoir se remettre en question même lorsque vous gagnez ! Vous pouvez par exemple intégrer un groupe de travail, ou encore travailler votre jeu via un solver.

La frontière réelle entre variance et compétence

Distribution des cartes au poker

C’est la vraie question ! Est-ce que la chance occupe plus de place que la compétence, ou est-ce l’inverse ? Ce qu’il faut surtout se demander, c’est à partir de quel volume de mains jouées la compétence devient-elle visible dans vos résultats.

Au poker, plus vous allez jouer de mains, et plus vous allez “lisser” la variance. Pour simplifier, plus vous allez prendre de bonnes décisions, et plus vos résultats sur le long terme seront bons.

Mais attention, cela est valable dans un sens comme dans l’autre, parce que si vous prenez de mauvaises décisions, après plusieurs milliers de mains de poker, vous risquez fortement d’arriver à un bilan peu glorieux !

C’est en cela que le poker est complexe, car si dans une situation donnée, vous avez tendance à faire une erreur récurrente, mais que par chance, vous gagnez les coups sur quelques sessions, alors vous allez penser que vos décisions dans ces spots sont bonnes, ce qui pourrait bien ne pas être le cas du tout ! Et c’est seulement après des milliers de mains que vous allez vous rendre compte de l’EV perdu.

Le volume de mains à prendre en compte

En réalité, pour pouvoir mesurer l’impact de vos compétences sur vos résultats, vous devrez jouer un nombre de mains très conséquent. Pour mieux se rendre compte, j’ai réalisé une petite liste simple à comprendre :

  • Court terme : 0 à 1000 mains

De 0 à 1000 mains, vous n’avez aucun moyen de vous fier à vos résultats, car après si peu de mains jouées, on considère que vous êtes encore dans le très court terme. À ce stade, même un joueur très faible peut être gagnant.

  • Court moyen terme : 1000 à 20.000 mains

Les résultats peuvent commencer à varier fortement. Beaucoup de joueurs surinterprètent leurs performances.

  • Moyen terme : 20.000 à 200.000 mains

Si vous approchez les 200 000 mains, alors vous pouvez commencer à vous faire une idée de vos compétences au poker. Des tendances commencent clairement à émerger, mais ça n’est pas non plus figé dans le marbre.

  • Long terme : 200.000 et +

Au-delà de 200.000 mains, la compétence devient, en partie, le facteur principal de performance. Mais attention, même ici, la variance ne disparaît pas. Elle devient tout simplement moins visible. Un joueur peut être gagnant sur des millions de mains, mais peut tout de même vivre un ou des bad runs sur plusieurs semaines !

La difficulté mentale liée à la variance

Le poker est l’un des seuls jeux où le “feedback” est systématiquement trompeur à court terme. Dans la plupart des activités ou disciplines, si vous réalisez des efforts et progressez dans un domaine, alors vous aurez un retour sur investissement ou des résultats relativement rapides. Au poker, il n’en est rien !

Par conséquent, cela peut créer une tension mentale assez compliquée à gérer pour la plupart des gens non préparés à cela. Pour beaucoup de joueurs débutants, comprendre qu’un coup est bien joué même s’il a été perdu est relativement difficile à comprendre au début.

Et d’ailleurs, il est encore moins concevable pour un débutant d’entendre qu’il a mal joué alors qu’il a gagné le coup. Ce décalage pousse donc beaucoup de joueurs à modifier leur stratégie de manière irrationnelle, ce qui amène à des bouleversements dans leur jeu, et peut être assez destructeur.

Certains deviennent trop prudents après des pertes, ou à l’inverse, d’autres deviennent trop agressifs après de gros gains ! Dans les deux cas, ce n’est pas la variance qui les fait perdre, mais leur réaction face à cette variance.

Pourquoi la frontière semble s’effacer avec l’évolution du poker

L'évolution du poker

Avec l’évolution du jeu et l’apparition des outils modernes, le poker est devenu plus précis, et les joueurs ont désormais un niveau technique et une compréhension du jeu beaucoup plus poussés qu’il y a 10 ans. Les concepts issus de l’équilibre théorique ont réduit les erreurs évidentes, et par conséquent, les écarts entre les joueurs se sont resserrés.

Par conséquent, plus les écarts de niveau entre les joueurs sont faibles, et plus la variance sera importante ! Vous réaliserez moins facilement votre équité dans les coups, et vous devrez donc prendre plus de risques pour sortir votre épingle du jeu.

Par exemple, quand deux joueurs jouent presque parfaitement, les différences de winrate deviennent minimes. Et dans un système où les différences sont minimes, le hasard devient naturellement plus dominant. Néanmoins, cela ne veut pas dire que l’importance de la compétence disparaît, cela veut juste dire qu’elle devient plus “difficile” à percevoir.

Conclusion

Au final, la question “variance vs compétence” suppose une séparation claire entre les deux. Mais définitivement, cette séparation est artificielle ! Au poker, la vraie compétence d’un joueur ne réside pas uniquement dans sa capacité à prendre de bonnes décisions, mais dans sa capacité à accepter que ces décisions seront soumises à la variance. Il faut accepter que vos décisions seront secouées par un environnement qui donne des résultats trompeurs sur le court terme.

C’est ce qui rend le poker unique ! Et paradoxalement, c’est aussi ce qui rend ce jeu aussi fascinant.